Vous êtes ici
Grèce : Maalox contre dictature
Depuis Athènes
Confiseries à gogo, boutiques aux portes dorés, vitrines astiquées, sous des airs d’accordéons. Au coeur d’Athènes, la place Syntagma, surplombée par le Grande Bretagne, un hôtel luxueux où se retrouvent hommes d’affaires, armateurs et boursicoteurs, a l’air d’une île perdue en plein désert. A part ça, les restaurants et après minuit les ruelles, se présentent à moitié vides. La ville vit la crise comme un calvaire. Même jeudi 17 novembre, jour de grande manifestation, on s’entend parler au café du Musée, un repère où d’habitude, les débats politiques n’en finissent plus.
Maman j’ai faim
En un an, le taux de chômage est passé de 12 % à 18 % de la population active, atteignant 43,5 % chez les moins de 25 ans, selon les statistiques officielles. En moyenne, les retraites ne dépassent pas 500 euros par mois. Et dans la fonction publique, les salaires ont été divisés par deux, voire trois. Médecin du Monde a provoqué une conférence de presse début novembre : pour la première fois depuis les années 1950, on entend des enfants dire « Maman, j’ai faim ».
L’Acropole et l’Agora resplendissantes sont presque rassurantes. Mais trop de fois depuis le début de la crise en 2008, la parole a été arrachée au peuple grec. Le 26 octobre 2011, la Troïka – le Fond Monétaire International, la Banque Centrale Européenne et la Commission européenne – a pris le pouvoir de force. Jeudi 17 novembre, le peuple désarmé a cherché à reprendre ses droits, dans la rue. Encore une fois.
Ce matin là, derrière ses grandes grilles sombres, l’Ecole Polytechnique (Politechnion) foisonne. De tables, de tracts, d’affiches rouges, de slogans révolutionnaires et de débats, parfois imperceptibles à cause d’un haut parleur trop fort, qui émet des discours du parti communiste. Cinquante partis de gauche, des mouvements marxistes-léninistes communistes ou léninistes-marxistes, des maoïstes, des anarchistes, divisés mais hyper actifs, ont rassemblé par milliers. « Du pain, de l’éducation et la liberté ». Le tryptique est affiché sur les murs et les banderoles.
Khounta pas sur moi
Au centre de la cour de l’école, on a déposé une statue et des gerbes de fleurs, en hommage aux morts du 17 novembre 1973. Une femme ronde, au bord des larmes, brandit un bouquet : « Mon fils a été tué, il avait 23 ans ! ». Du 15 au 17 novembre 1973, des étudiants qui voulaient en finir avec la dictature des colonels, ont occupé l’école polytechnique. Et empêchaient l’armée de pénétrer l’enceinte du bâtiment. Mais le 17 novembre, l’ordre a été donné de forcer le passage, quoi qu’il en coûte. Un char a défoncé les grilles d’entrée, enfonçant aussi la centaine d’étudiants qui s’y étaient accrochés. Officiellement, 24 personnes seraient mortes ce jour là. Mais beaucoup parlent de 50 morts. Sans compter les disparus… Quelques mois plus tard, à l’été 1974, la junte militaire (la Khounta) tombait.
Les colonels s’étaient faits Polytechnique
Jeudi 17 novembre 2011 célébrait la chute de la khounta. Le même jour, le nouveau gouvernement grec, désigné par l’Union Européenne, s’est fait adouber par le Parlement. Pour la première fois depuis 1974, un parti d’extrême droite, le LAOS (l’Alerte populaire orthodoxe), figure au gouvernement. « Ils ont bien choisi leur nom. Laos signifie peuple, en grec », souligne Hélène Cerezole, une journaliste du quotidien Avghi. « C’est invraisemblable qu’on ait quatre membres du Laos [le ministère des Transports et Travaux publics et trois secrétariats d’Etat] dans ce nouveau gouvernement ! Il y a des antisémites dans leurs rangs, des théoriciens du négationnisme, des racistes, certains ont été condamnés par la justice ». Une femme de 24 ans, au chômage après avoir enchaîné quatre ans d’études en management, intervient : « J’espère que la présence de l’extrême droite au gouvernement va la décrédibiliser ! » Et que penser de Loukas Papadémos, qui vient de remplacer le démissionnaire Georges Papandréou à la tête du gouvernement ? « En tant qu’ancien gouverneur de la Banque Centrale de Grèce et ex vice-président de la Banque Centrale Européenne, il est largement responsable de la situation économique du pays… ».
Dans une salle usée de Polytechnique, sont projetées des images en noir et blanc du 17 novembre. Hélène s’arrête devant le grand écran. « J’avais huit ans en 1973, mais je me souviens bien de ce qui s’est passé, d’autant que mes parents s’étaient mobilisés contre la junte ». Puis, comme beaucoup d’autres ici, fait le lien entre deux dictatures, celle des colonels d’antan, et aujourd’hui celle de l’Union Européenne et des marchés.
Sous les pavés les flics
La manifestation doit partir de différents endroits de la ville, pour arriver à l’ambassade américaine – les Etats-unis étant considérés comme ayant soutenu la junte. Mais avant de rejoindre ses rangs, on nous conseille d’acheter du matériel. Sachets de Maalox en liquide, masques à gaz et casques de chantier. C’est l’usage, pour éviter de souffrir des gaz lacrymogènes envoyés par la police. Dans la marche, qui aurait rassemblé 25 000 personnes à Athènes (50 000 dans le pays), selon la police, les slogans portent : « Allons-y, pour d’autres soulèvements ! – L’insurrection de 1973 ne doit pas être au musée ! – La junte ne s’est pas arrêtée en 1973 ! – Ramassez votre plan de rigueur et décampez ! » Des militants de gauche et des syndicalistes en nombre, des anarchistes casqués et enturbannés, des militants du groupe « je ne paie pas » avec un poisson comme symbole, tous défilent, le pas vif et rythmé, encadrés par la police.
Dimitris Papachristos, l’ancienne voix de la radio polytechnique, arrive accompagné d’un journaliste de l’Humanité, Fabien Perrier. Quand les chars pénétraient l’école en 1973, Papachristos avait 23 ans. « A travers la radio, j’exprimais ce que les gens avaient à dire. La junte était sur le point de tomber, mais ça ne m’intéressait pas que la junte tombe si le capitalisme ne pliait pas avec. Ce qui nous importait, c’était de ne pas se retrouver avec un gouvernement marionnette. Les manifestants d’aujourd’hui puisent des forces dans le passé pour aller de l’avant ».
La nuit tombée et l’ambassade américaine en vue, quelques manifestants envoient des oranges et des pierres sur les flics. Une vitrine se brise et sitôt, les flics balancent des lacrymo. Sans panique malgré la fumée, la foule et les brûlures, les manifestants enfilent machinalement leur masques à gaz, et s’échappent dans les rues adjacentes, en se barbouillant le visage de Maalox. Tard le soir, des bastions d’anarchistes, éparpillés dans le centre ville, continuent de résister autour de feux de camps, en pleine rue. Les anars face aux flics, grand classique d’une scène grecque sinistre, dont la bonne issue est à trouver.
A lire ou relire sur Bakchich.info :












