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En Grèce, la santé dégraisse
Envoyée spéciale en Grèce
Mercredi 23 novembre, comme des tas d’autres établissements publics d’Athènes, l’hôpital général national de Nikea, à l’ouest du Pirée, est occupé. Pas de foule, ni de violence ou grandes esclandres. Mais une simple banderole orange, décorée de poissons, accrochée à une grille. Et à l’intérieur, une vingtaine de tuniques oranges rassemblées, des médecins, des infirmières, et d’autres citoyens, « ordinaires », membres du collectif « Je ne paie pas ». Comme Maria, une drôle de femme, un peu fatale, avec sa casquette imprimée, ses lunettes noires et ses lèvres soulignées de rouge. Et puis son chasuble et son porte-voix. Elle ne contient pas sa colère. « On ne paiera pas pour cette crise ! ». Les membres du collectif, comptant des milliers de personnes n’appartenant à aucun parti politique, ne plient pas. Malgré, ou plutôt à cause de, la nomination d’un nouveau gouvernement, par l’Union Européenne. Depuis 2008 déjà, le budget alloué à la santé a baissé de 45 %. Or, la situation continue de se dégrader. « C’est le système bancaire qui a engendré cette crise ! Maintenant, elle est arrivée en Espagne, au Portugal et en Italie. C’est un fil sur un chandail, qui va se détricoter ». Maria parle et ne s’arrête plus. Comme un irrépressible besoin d’évacuer une souffrance que les Grecs n’encaissent pas. « On dit que les mineurs ont un canaris cobaye, quand un gaz toxique s’échappe de la mine, le canaris meurt. La Grèce, c’est un canaris dans la mine ».
Cinq euros exigés pour rentrer à l’hôpital public
Mélangés, déjà pauvres, conservateurs ou issus d’une classe moyenne qui « se voyait déjà… », ces Grecs avancent ensemble, en marche forcée vers la misère, avec la conscience que ce qui vient sera pire.
Et un autre point commun : ils ne veulent en aucun cas payer cette crise. Pas plus les péages des autoroutes privatisées, que les nouvelles taxes d’habitation, ou les 5 euros désormais exigés avant d’entrer dans tout hôpital public. Un homme un peu nounours, avec sa tunique moulante, témoigne : « J’étais à la manifestation du 17 novembre. A cause des bombes lacrymogènes, je me suis affalé par terre, à 200 mètres de l’hôpital Evangelismos (le plus grand hôpital public d’Athènes). J’étais à moitié dans les pommes, mais j’ai dû faire la queue et payer, avant de me faire soigner aux urgences ! »
Encore a-t-il eu la chance de les trouver ! Les urgences d’Evangelismos ne sont accessibles qu’un seul jour par semaine, de 14h30 à 8 h – les autres hôpitaux, plus petits et décentralisés, assurant les urgences les autres jours, suivant un système de tournante. Les nuits d’urgence, à Evangelismos, les couloirs débordent, devenant presque impraticables. Ici, des familles angoissées, un malade qui se contracte sur un brancard rouillé, une femme évanouie, une autre plus âgée, le visage embué sous son masque à oxygène, emmenée à toute vitesse en réanimation. Là, une femme de ménage courbée qui ramasse les poubelles, et envoie un coup de balais pour étaler une flaque de café.
Les hôpitaux incapables de payer les médicaments
Pire, des médicaments peinent à être livrés, dans certains hôpitaux, dont Evangelismos. En septembre dernier, le quotidien espagnol El Pais, relevait que le laboratoire pharmaceutique suisse Roche, premier fournisseur de médicaments en Grèce et au Portugal, menaçait de ne plus fournir le département d’oncologie (chargé de soigner les cancers) d’Evangelismos. Roche avait déjà fait la même menace, en 2010. « Il y a des hôpitaux qui ne paient pas leurs factures depuis trois-quatre ans », se défendait à l’époque Severin Schwan, le directeur de Roche, interrogé par le Wall Street Journal.
Pour que les malades du cancer ne soient pas privés de soins, le gouvernement grec a trouvé un remède, temporaire. Echanger sa dette pharmaceutique contre une dette souveraine, en faisant payer 400 millions d’euros dus à Roche en obligations d’Etat. En somme, du miel pour Roche, qui en plus d’en avoir tiré un bénéfice de 2,5 millions d’euros, détient toujours des obligations d’une valeur de 30 millions d’euros ; et des dettes supplémentaires pour l’Etat grec. La bonne affaire !
Dans la cour animée de l’hôpital de Nikea, un homme en blouse blanche s’approche lentement de Maria. C’est le réputé neurochirurgien Panos Papanikolaou, un petit bonhomme mince au regard doux. Alors, quoi de neuf, docteur ? Le médecin replace ses lunettes, l’air exaspéré : « Il y a deux jours, des fournisseurs de matériel médical, de première nécessité comme de haute technologie, ont annoncé qu’ils cesseront de livrer les hôpitaux à partir du 15 décembre, faute d’avoir été payés ». Le montant total de la dette des hôpitaux grecs envers l’ensemble de leurs fournisseurs avoisine les 8 milliards d’euros.
Les conditions de travail du personnel médical ne sont guère plus reluisantes. Avant le plan de rigueur imposé par le gouvernement et la Troika [1], le salaire du docteur Papanikolaou était de 1800 euros mensuels, malgré ses 21 ans d’ancienneté et sa compétence reconnue. Il n’est plus que de 1450 euros par mois. Et s’apprête à être encore diminué de 150 euros. Mais pour Papanikolaou, le plus tragique, « c’est la situation des jeunes médecins ». Sans avenir professionnel en Grèce, ils commencent à partir vers l’Allemagne, la France ou la Grande-Bretagne.
Sida en hausse, 700 euros d’indemnité par contaminé
Puis, l’homme en blanc raconte le congrès sur le sida qu’il a organisé quelques semaines auparavant, avec d’autres médecins. « Selon un récent rapport du Ministère de la Santé, le sida est en constante augmentation, depuis le début de la crise. Non pas à cause d’une prétendue montée de la prostitution ou des drogues, comme le raconte le ministère. La réalité, c’est que des personnes se transmettent volontairement le virus du sida, pour pouvoir toucher les 700 euros d’indemnités alloués aux porteurs du VIH ». Fantasme, exagération ou réalité ? Le docteur semble sérieux. « Voilà où on en est, en Grèce ! ». Le tragique a largement dépassé le mythe.






