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ALLEMAGNE ACHTUNG !

 

Amis ou ennemis ? Vieille question, qui renait périodiquement. Certes, il est toujours difficile de s’entendre avec ses voisins. Mais faut-il les écouter quand ils nous poussent au suicide?

François Mauriac, dont on ne soulignera jamais assez qu’il était un rebelle en pilou, distilla un jour cette phrase adorablement venimeuse : « J’aime tellement l’Allemagne que je suis heureux qu’il y en ait deux ! ». Maintenant, il n’y a plus qu’une Allemagne, mais il semble qu’elle compte pour deux. 

 

Le silence des agneaux? 

 

Voire pour vingt-six, si l’on considère le silence assourdissant dans lequel se déroule le tango tragique entre Sarkozy et Merkel – tout se passe comme si les autres larrons avaient décidé de faire les canards, histoire de ne pas gêner la cheftaine, parce que c’est elle qui tient la braise dans le coffre. En revanche, en France, le silence n’est plus de mise, et des voix s’élèvent, et pas seulement à gauche, pour dire que si le Deutschland über alles a été le tube de l’été, faudrait peut-être pas qu’il passe l’hiver. On peut légitimement en avoir marre de se faire remonter les bretelles par une dame qui s’habille si mal. Qui se permettrait de lui signaler que sa veste semble avoir été achetée chez Casper, le tailleur de l’autiste de Rain Man ? Elle cultive un côté butch-hétéro qui n’appelle pas une sympathie immédiate, convenons-en. Mais on ne juge pas les gens sur leur allure : elle a aussi la baffe facile, façon camionneuse, et ça, c’est déjà de la politique. Mais le pire, c’est l’habitude que l’on a, désormais, de faire l’éloge de ses intransigeances, en oubliant que la dernière « dame de fer » aux vertus inoxydables et aux frisettes surlaquées au L’Oréal a salement plombé le Royaume-Uni en l’engloutissant dans un marasme social dont il ne sortira pas demain matin. 

 

Des calculs dans le Rhin

 

En fait, cette bonne dame a des vertus, mais des vertus calculées. Chaque fois qu’elle étale sa rigueur budgétaire pour faire la leçon aux incorrigibles dépensiers qui entourent son laboratoire de sainteté, c’est sa tartine qu’elle engraisse : il y a deux façon de vanter son boulot, une c’est de dire que c’est le meilleur, l’autre c’est clamer que tous les autres font de la merdouille, et la Teutonne, elle nous fait les deux. Avec un culot monstre,  celui de ce fabriquant de bagnoles qui dans une pub vachement pas nationaliste célèbre en allemand de micro-ondes la « galité allemandeu » pour fourguer ses bagnoles bas de gamme aux derniers ahuris franchouillards qui rêvent de se payer une Porsche en s’offrant une Opel, sans mentionner qu’elles sont en grande partie construites en Angleterre, Espagne ou autre avec des pièces qui viennent d’on ne sait où. Exactement comme les Renault, qui a renvoyé la balle avec une parodie que de bons esprits ont trouvé germanophobe…

 

 

L’enjeu, pour l’Allemagne, c’est de tenir la BCE et de la brider à sa guise. Alors qu’en France on se bagarrait avec Bruxelles pour accueillir à Strasbourg un Parlement Européen ruineux et bordélique comme un panier de lézards, nos potes allemands se « contentaient » d’installer la BCE à Francfort-sur le-Main. D’un côté, des députés fantômes qui brossent leurs secrétaires avenantes et écoutent de temps en temps Cohn-Bendit faire son numéro, de l’autre, le contrôle des taux et la politique de l’euro fort pour succéder au mark fort, y a pas photo. La qualité allemande, c’est ça : fais ce que je veux, je te dirai que tu as raison. Parce que je suis le plus fort, et que toi même, tu le reconnais à longueur de journée en dénigrant tes bagnoles, ta retraite, tes fonctionnaires, tes institutions… Imparable !

 

 

Vieux démons

 

La belle gueule de l’Allemagne repose, certes, sur une relative prospérité, mais surtout sur une mythologie qui ne date pas d’hier, mais d’avant hier. Alors que les romantiques français s’emballaient pour les révolutions ou s’interrogeaient sur les mœurs du pélican,  les romantiques allemands, au début du XVIIe siècle, mettaient en œuvre une idéologie du terroir (Heimat) pas piquée des vers. Tournant le dos à l’universalisme des Lumières, ils proclamaient qu’eux seuls avaient ce contact charnel avec la Terre, la Nature et les Nains maléfiques qui fait la véritable grandeur des nations au sang pur et à la bière gazeuse. En plus, ils étaient non seulement sérieux, mais carrément graves, et profondément convaincus, à l’instar de Fichte, philosophe de troisième rayon mais idéologue de première, que même leurs pets sentaient plus fort, comme le dit un proverbe alsacien. Faut dire que ce patchwork d’Etats gérés par des princes syphilitiques avait bien du mal à se fabriquer une unité. Mais au bout, attention aux dégâts ! D’abord, ils ont fabriqué Wagner, qui était encore plus antisémite que Céline, et ensuite, Nietzsche, Heine, Rilke, juifs ou pas juifs, ont préféré se tailler dans des pays moins trempés dans l’aryanisme médiéval et la célébration des guerriers de Wotan. Bref, il n’est pas toujours facile d’être allemand, et la meilleure façon de l’être, dit le moustachu odieusement détourné par sa sœur et son nazi de mari, c’est d’être ailleurs. Et la chose est corroborée par Louis Dumont, l’anthropologue, pas l’écolo, qui notait dans un livre fameux sur l’idéologie allemande que si le Français pense qu’il est Français parce qu’il est Homme, l’Allemand tend à penser qu’il est Homme parce qu’il est Allemand.

 

On dirait le Sud

 

Il faudrait donc se garder de jeter dans la poubelle de l’antigermanisme primaire les remarques critiques qu’un comportement hégémonique tel que celui que nous constatons dans le non-règlement de la crise est susceptible de provoquer : on peut voir, dans l’attitude très « germanocentrée » de Merkel, le prolongement idéologique d’une pensée à étages, qui situe la Weltanschauung allemande au sommet, séparée par trois couches de fumier des visions du monde respectables (dans l’ordre : l’anglaise et la française, avec un peu d’indulgence pour les scandinaves), et encore par douze autres couches de lisiers des mœurs des « nations du Sud ». Car depuis qu’Arminius a ratatiné les légions d’Auguste (sous le nom d’Hermann, il a un monument, à Teutoburg, que visitent 1 300 000 admirateurs par an, sans compter les cars scolaires : imaginez la cohue au sommet du Puy de Dôme pour vénérer notre Vercingétorix !), le Saint Empire Romain germanique n’a plus grand chose de Romain : tout ce qui est au sud des Alpes n’a vocation qu’à jouer joliment de la mandoline et fabriquer du salami ou de la féta (moins bons, toutefois que ceux des Danois). Sauf peut-être les Milanais, qui descendent des Burgondes via la Ligue du Nord, et ont inventé l’escalope que les Autrichiens appellent Wienerschnitzel… En tout cas, ces dégénérés ne connaissent rien au travail, aux finances, au commerce, ils doutent même, remarquait Max Weber, que les marchandises vaillent le prix qu’un honnête protestant berlinois marque dessus : ils marchandent !

 

Le mépris, énergie renouvelable 

 

Me rendant souvent en Allemagne, je peux vous certifier que le mépris affiché, ostensible et grinçant vis à vis des nations du sud de l’Europe est une constante caractéristique de l’opinion allemande. Mieux vaut éviter le sujet, on tombe toujours de haut. Seuls quelques intellectuels libéraux (au sens humaniste du terme) y échappent. Mais entre les lignes ou même dans les lignes des commentateurs, dans les présupposés des déclarations politiques, dans le ton et la manière, ce mépris atteint souvent, sous quelques litotes élégantes, le niveau des pires gerbures racistes que l’on entend à l’heure de l’apéro au comptoir de chez Germaine, où l’on vote FN à 62% et Sarko à 19 et demi. Italiens, Grecs, Espagnols, Portugais, tous ces gens vont crever et c’est bien fait pour eux, car ce sont des flemmards qui ne savent rien faire de sérieux et n’ont pour industrie que le soleil pour cramer nos fesses de bons allemands qui leur faisons la charité de venir nous beurrer à mort sur leurs terrasses, l’été, à l’heure où l’inspecteur Derrick dort avec la meilleure conscience du monde puisqu’il n’a jamais été vraiment nazi. Et c’est d’autant plus étonnant que, depuis l’après-guerre, avec les Turcs, ces nuls crasseux fournissent à l’industrie allemande les bras qui la font tourner. Mais à la façon dont nous avons traité nos « indigènes » : nous avons fait le colonialisme (et nous en avons honte), l’Allemagne a prospéré grâce à son « colonialisme intérieur », à l’instar de la compagnie bavaroise BMW, qui, à deux pas de Munich, cantonne dans une ville d’HLM « ses » Turcs, « ses » polonais, « ses » Grecs. Ils sont payés ?  Encore heureux. On leur refile des mosquées ? Ils les payent. Ils deviennent allemands ? Surtout s’ils jouent au football et restent dans leur quartier. Mais quand ils se font démolir à la barre de fer par des néo-nazis marinés dans la bière et le schnaps, seuls quelques braves baba-cools montrent de la compassion. 

 

Nous ne valons guère mieux ? Certes : mais nous ne nous le cachons pas, nous culpabilisons et le racisme nous inquiète. Eux, pas le moins du monde, ils voient pas le problème. Malgré des tas de bonnes volontés, un truc comme « Touche pas à mon pote ! » serait impensable en Allemagne. Et le communautarisme officiel ferme encore plus volontiers que chez nous les yeux face aux mariages forcés, voire à l’excision, pour pas fâcher la main d’oeuvre…Le test qui tue ? Lorsque Thilo Sarrazin, un des dirigeants de la Banque Centrale allemande, s’est fait virer pour avoir écrit un brulot d’un racisme et d’une islamophobie que l’on ne supporterait pas d’entendre de la part de la famille Le Pen,  95% des sondés ont estimé qu’il n’ « allait pas trop loin » - et il a eu le soutien de la classe politique, y compris Merkel. 

 

A vos Bismarck !

 

Alors, lorsqu’un Montebourg qui brûle qu’on parle un peu de lui lance le bouchon un peu trop loin en comparant Merkel à Bismarck, faut-il hurler avec les loups et condamner sa germanophobie bien franchouillarde ? Ah, qu’elles sont chatouilleuses, ces oreilles sensibles qui n’ont pas entendu, depuis des semaines, des clairons nationalistes dans le refus allemand de payer pour la Grèce, toutes tendances politiques confondues, de la gauche à la droite en passant par le Verts (qui sont souvent de gris, outre-Rhin, en ne cachant pas, par exemple, qu’ils apprécient ce que la protection des animaux doit aux lois du IIIe Reich) ! D’abord, la comparaison avec Bismarck n’est pas forcément déplacée: il a instauré le mariage civil, jeté les fondements de la sécurité sociale, et recherché une politique d’alliance entre les nations européennes qui a basculé dans la première guerre mondiale…Bref, un réac efficace. Et c’est bien ce que cherche à être Merkel, avec un certain succès, puisque notre falot Président brûle de désirs cachés pour sa Realpolitik à la hussarde. Il la courtise, il lui tend la main, il ne la quitte plus. Quand il lui faut une plombe et demie, à Toulon, pour balancer des banalités en remontant jusqu’à Louis XI pour dénoncer les trente-cinq heures, notre laxisme, notre retraite à 60 ans et tous les péchés afférents et consécutifs, il lui mâche le travail : le lendemain, facile, en une demi-heure et trois coups de varlope, elle pose ses conditions, tranche, décide, et renvoie le schnauzer à la niche. 

 

- Docteur, mon schnauzer se dépoile !

- Faites moins de vélo !

 

Aucune chance, face à ce bulldozer, si en plus on lui offre l’essence ! Car c’est une chose de constater qu’aujourd’hui, l’état de l’Allemagne semble globalement meilleur que celui de la France, et une autre d’avaler que la position de l’Allemagne est la seule tenable face aux difficultés. Il se peut qu’en imposant la rigueur chez les autres, la Chancelière chauffe son propre lit, et renforce son seul pays au détriment des « partenaires » européens qui vont voir leur croissance s’effondrer, et les maigres reliefs de leur industrie partir en eau de Blutwurst. L’axe franco-allemand, c’est peut-être celui d’un hachoir, avec la main de Berlin à la manivelle et les pays de la zone euro dans le bac à viande. Que Sarkozy aille s’imaginer qu’on va le laisser, lui aussi, tourner un peu la manivelle, c’est dans son tempérament, son  côté Napoléon gazeux. Mais n’allez pas envisager que la solidarité dans la rigueur que Merkel demande sans broncher soit une panacée : la politique allemande, à ce jour, repose sur l’idée que de toute façon, les pays du sud, Italie comprise, vont entrer dans un lamentable marasme, et que la seule solidarité qu’ils peuvent montrer, c’est d’éviter gentiment la contagion de leur vérole en se filant une purge qui les laissera exsangues, mais inoffensifs. D’où le refus d’un système d’eurobonds ou de rachats de dettes par la BCE ou autre, qui permettrait sinon de sauver les malades, du moins de procurer la possibilité d’une convalescence. 

 

 

 

La Piste aux Etoiles, revue et corrigée

 

En attendant, de G et G, de sommet en sommet, on nous distille un feuilleton où l’on ricoche de « réunion de la dernière chance » en « maintenant ou jamais ». Quel cirque ! Et pourtant, l’entrée des clowns est toujours la même : je vous la rappelle.

 

Phase 1, Auguste-Sarko s’égosille pour clamer à la face du monde et de ses électeurs enfuis qu’il a un super-plan, qu’il va en toucher deux mots à Angela-le-clown-blanc, bon d’accord, elle fait celle qui ne veut pas, mais quand on est, comme lui, un french lover réputé des deux côtés des Alpes, on sait que c’est une tactique féminine, une coqueterie, quoi, face au mâle dominateur. 

 

Phase 2, silence radio, la belle Angela fait son ménage, rentre ses géraniums, repasse sa jolie veste verte. 

 

Phase 3 : Sarko en remet une couche, interprète cela sur le mode « qui ne dit mot consent », téléphone au monde entier, à commencer par Obama (lequel fait répondre par un imitateur talentueux), relance les Portugais, semonce les Espagnols, met en garde les Italiens, ose même demander du fric aux Chinois (qui rigolent bien, en faisant: hi-hi-hi, comme dans Tintin), nargue la gauche et Hollande, qui était à la foire du livre de Brive au lieu de forcer la porte du G 20 avec des kalachnikov marseillaises et un commando de corrézien révoltés, c’est dire s’il est plouc ! 

 

Phase 4 : dans une conférence de presse historique, Merkel s’accorde avec son pote Nico pour dire que les Italiens ont à leur tête un connard (avec qui, pourtant, Nico rigolait bien, il y a un an, et dont il admirait en 2007 le pimpant dynamisme). Manquait plus qu’Aimable et son accordéon, poët-poët.

 

Phase 5 : n’ayant absolument pas pigé qu’on se payait sa fiole, Sarkozy hisse les couleurs, fait payer par les contribuables un meeting UMP de 5000 militants à Toulon, en un mot, il marche sur les eaux, mais si, mais si… 

 

Phase 6 : le clown blanc Merkel, impeccable, bien qu’un peu raide, botte le cul de l’Auguste en trois phrases et deux cents mots. L’orchestre joue l’ « Entrée des gladiateurs », les clowns saluent, Auguste sort en se cassant la gueule parce qu’il a mis des souliers trop grands pour sa petite taille.

 

 

 

Non, tout cela n’est pas drôle. Quand Merkel demande un abandon de souveraineté aussi considérable que la validation de nos budgets par une cour européenne, on mesure la soumission qu’elle espère de ses partenaires. Quand la droite continue à proclamer que l’alignement sur la « gouvernance à l’allemande » est la seule solution à nos misères d’endettés, c’est échanger nos chèques en bois contre un chèque en blanc à l’hégémonie allemande. L’Europe va-t-elle se borner à réunir les clients et la main d’œuvre bon marché de Berlin ? Cela risque de se jouer dans les mois qui viennent. Et Bismarck n’aura pas forcément sa revanche. Car tout a une fin, sauf la saucisse qui en a deux. Proverbe allemand.

 

Séverin Buzinet