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Les suicidés de Goldman Sachs

Envoyée spéciale en Grèce

Fuck the police, vive la Révolution, I love you. Les murs en sont tellement maculés qu’on peine à voir la vieille pierre, où les touristes ne vont plus. Des maisons vétustes à vendre ou à louer, des boutiques fermées et des échafaudages immobiles. Ce circuit de ruelles piétonnes, à dix minutes de la grande place Syntagma, a dû ressembler à Montmartre. L’Acropole surplombe toujours le paysage.

Dans un coin, un type ramasse des papiers au fonds d’une grande poubelle bleue, les tasse dans un caddie de supermarché, en les maintenant d’une main, pour ne pas qu’ils s’envolent. « Je revends les papiers, 6 euros le caddie », dit-il en anglais.

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Il vient d’Afghanistan, de la région du Panshir. Il doit faire partie des milliers de migrants coincés en Grèce, alors qu’ils voulaient vivre de l’autre côté de l’Europe.

En face, bracelets en toc, fourchettes, couteaux, cuillères, alignés sur une table basse, un barbu blanc ventru ficelé à son tabouret, et une pancarte : « Welcome to Greece ». Welcome to Crise.

Plus bas, un petit théâtre. L’Hydra. Comme l’île où les Grecs nantis passent leurs fins de semaine. Le théâtre, lui, a l’air de s’être arrêté aux années 1970. Les affiches sont-elles périmées ? Des sièges en bois s’effondrent, les autres grincent sous les projecteurs, mais dans le froid. « On est en train de le rénover ». Yurgos, le maître des lieux, grand, cheveux grisonnants, n’a vraiment pas d’argent. Malgré tout, avec ses comédiens, il a réussi à monter «  I love Memorandum !  », une farce sur les « Mémorandum », ces plans d’austérité imposés de force au peuple grec pour rembourser les pots cassés par la haute finance internationale.

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Photo : A.V.

Dans la pénombre, assis à sa droite, voilà Phanasus, beau métallo syndicaliste, la cinquantaine. Il paraît en avoir trente, avec sa silhouette élancée et ses cheveux noirs bouclés. « La lutte, ça conserve ».

Et derrière eux, deux fées. Une brune, Ava, et une blonde, inquiète. Ava, c’est la beauté de la jeunesse. Bien gironde, le visage encore lisse, et les yeux maquillés en ailes de papillon. Un café ? Elle court acheter des boissons au coin de la rue, revient souriante et essoufflée. Gaie et apeurée.

Quelques gorgées de café, long silence, Phanasus commence. « Je suis métallo, je retape les bateaux, en moyenne 70 heures par mois. Le reste du temps, il n’y a pas de boulot. Je fais partie du syndicat métallurgiste du Pirée, les gens y viennent pour demander de l’aide ».

C’est Jurgos qui traduit, avec des silences. Les voix résonnent dans le théâtre vide.

« Je connais quatre personnes qui se sont suicidées ces derniers mois. Deux se sont jetés par la fenêtre. Mais je veux spécialement vous parler de quelqu’un que je connaissais bien, un ami très proche. Il habitait à Perama, le quartier où je travaille, à l’ouest d’Athènes. C’est un quartier populaire, qui compte près de 95 % de chômeurs. Mon ami était métallo aussi, on bossait souvent dans le même atelier. Il était toujours très gai ».

Doublement des suicides

Yurgos s’applique à traduire exactement les phrases de Phanasus. « Il avait deux crédits sur le dos, pour rembourser sa maison. Il ne parvenait pas à les rembourser. A mesure que le temps et les dettes s’accumulaient, les issues se fermaient. Au syndicat, on le savait tous, il allait très mal ».

Phanasus s’est tu.

Depuis le début de la crise, en 2008, le nombre de suicides a considérablement augmenté. Il aurait été multiplié par deux, estime le ministère de la Santé grec. [1] Une association grecque de soutien moral aux désespérés a été créée, Klimaka.

L’Eglise orthodoxe maîtresse de la constitution

Phanasus repose son gobelet de café sur le bras du fauteuil déglingué. « Quand mon ami s’est tiré une balle dans la tête… » Yurgos, le traducteur se tait. Les deux hommes miment le geste en fermant les yeux. « Quand mon ami s’est tiré une balle dans la tête, on a tous dit que c’était un accident ».

Maquiller le suicide, c’est le seul moyen pour que l’église chrétienne orthodoxe accepte d’inhumer un corps. Tu ne te tueras point. L’Eglise grecque interdit le suicide. En Grèce, il n’y a pas de séparation entre l’Eglise et l’Etat. La doxa orthodoxe est inscrite dans la Constitution, la prière pour les écoliers est obligatoire, 8 500 popes (les prêtres orthodoxes) et 82 dignitaires, au même titre que les fonctionnaires, sont rémunérés par l’Etat. [2]

C’est maintenant au tour d’Ava. Etudiante à l’université, elle suit des cours au centre dramatique. En Grèce, 45 % des moins de 24 ans sont au chômage. « On vit une période terrible, je ne me sens plus protégée ». Comme beaucoup de jeunes Grecs, elle veut partir vivre ailleurs. « Mais où ? La crise arrive partout en Europe ».

Ava hésite, puis elle parle. « Au printemps dernier, quelqu’un qui m’était très proche, s’est suicidé pour des raisons économiques. Longtemps, il n’a pas manqué de ressources, il travaillait depuis 30 ans et avait cinq à six succursales en Grèce. Il avait de l’expérience, ne prenait pas de risques inutiles. Il allait bien jusqu’à la crise. Mais à partir de là, la situation est allée de pire en pire ».

C’est toujours Yurgos qui traduit, avec délicatesse.

Soudain, un vrombissement, une voix, de la musique au loin. Ce n’est pas un ange, mais un marchand de légumes, qui passe dans la rue, avec sa charrette. On respire quelques minutes, on parle des prix des produits au marché central. La petite tomate est à 3,90 euros le kilo, c’est comme à Paris. Au pire, il y a toujours les beaux orangers de la place Syntagma ? Même pas ! Ses oranges, gâtées par par la pollution, sont immangeables.

Incidents voyageurs….

Ava explose de rire. Puis son visage s’assombrit à nouveau. Elle ôte sa bague, la replace, et reprend. « L’homme dont je vous parle était introverti et très généreux. Il avait emprunté beaucoup d’argent, pour lui, mais aussi pour les autres. Il a fait plein de dettes. Un jour, il a compris qu’il ne pourrait pas rembourser. C’est son collaborateur le plus intime qui l’a retrouvé suicidé. L’épouse et la fille de cet homme ignorent la cause de sa mort ». A nouveau, Ava se tait.

On ne saura pas quels liens elle avait avec cet homme. Un père, un ami, un amant ?

Ava exprime la profonde angoisse de millions de Grecs aujourd’hui. « Je suis certaine qu’il y a beaucoup d’autres cas. En septembre, à Thessalonique, un homme s’est immolé par le feu, devant sa banque. De plus en plus de métros ou de tramway qui relient le Pirée au Nord d’Athènes s’arrêtent subitement, pour ramasser un suicidé ». Les suicidés de Goldman Sachs.

Je demande à Ava : Quel âge as-tu ?

« J’ai vingt ans ».

 

Anaëlle Verzaux

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