Vous êtes ici
Hongrie : Le parc des amalgames
Le Memento Park de Budapest (Szoborpark) rassemble une trentaine de statues, déboulonnées du centre ville de Budapest, après la chute du mur de Berlin. Le parc amalgame toute une gauche, des crimes de Staline à la résistance espagnole contre Franco...
C'est un parc presque inaccessible, en banlieue de Budapest, fréquenté par les touristes, mais que les Hongrois ne visitent pas. Un parc inauguré en 1993, où ont été rassemblées des statues de l'époque communiste. Haro sur les statues, elles n'avaient plus leur place dans le centre ville de Budapest, haro sur l'histoire.
Dans le froid de l'hiver, un gardien fume une cigarette, seul derrière une grille immense. C'est déjà fermé. Contre 1200 florints (4 euros), il accepte de nous faire entrer. Une brume couvre délicatement le parc fantôme. Deux géants de bronze surplombent l'entrée, Marx et Engels. Plus haut, entre deux murailles de brique, comme un rappel du rideau de fer, deux bottes restent de la statue de Staline, effondrée en 1956.
La baraque la plus gaie du camp
Un chemin boueux fait le tour des grands espaces circulaires qui mènent aux statues.
Ici, un Lénine très stylisé, deux hommes face à face, main dans la main, symbolisant l'amitié entre la Hongrie et les Soviets, le passe-muraille de la liberté, deux gigantesques mains maintenant une boule, en souvenir des ouvriers qui, en 1956, se sont battus contre les chars soviétiques. Plus que ses voisins, les Hongrois ont résisté à l'oppression soviétique. Ne dit-on pas de la Hongrie qu'elle était alors « la baraque la plus gaie du camp » ?

© Anaelle Verzaux
Là, les figures de Bela Kun (mort en URSS en 1938, victime des Purges Staliniennes), Jenö Landler et Tibor Szamuely, communistes hongrois, pionniers de la République des Conseils, une République proclamée par les communistes, le 21 mars 1919.
Une plaque en marbre, datée de 1963, à la mémoire de Robert Kreutz, un ouvrier communiste qui avait rejoint la résistance anti-nazi et qui a été arrêté puis tué en 1944.
Plus loin, une statue rend hommage aux combattants hongrois des Brigades Internationales d'Espagne, 1200 Hongrois se sont battues contre le franquisme, au côté des résistants espagnols, de 1936 à 1938... A côté, une statue symbolise les congés payés, une autre remercie l'armée rouge, un bas relief rend hommage aux héros du Soulèvement de Budapest (1956).
Chacun cherche sa gauche
On a tout mélangé ! Le stalinisme, Marx et Engels, les ouvriers hongrois qui s'étaient battus contre les soviétiques, les membres hongrois des Brigades Internationales qui avaient soutenu les résistants espagnols... L'air de rien, sans explication, la lutte contre le fascisme est placée exactement sur le même plan que le goulag soviétique.
Mais quand le temps est plus clément, le parc regorge de touristes, qui font absolument ce qu'ils veulent de ce qu'ils voient. « Cet été, des indignés espagnols se prenaient en photo à côté de la statue représentant les combattants hongrois pour la liberté en Espagne », raconte Judit Morva, enseignante et rédactrice en chef du Monde Diplomatique en hongrois.
Reagan célébré par Orban, premier ministre qui légifère sur les chiens...
Avant de partir, on jette un coup d'oeil à la petite boutique pour touristes. Tee shirt et affiches sont à vendre, avec l'inscription : « Les fantômes de la dictature communiste ». On a compris, toute la gauche se vaut. Par contre, loin du communisme, le Premier Ministre Viktor Orban (droite, Fidesz) a récemment fait installer une magnifique statue de Ronald Reagan, en plein coeur de Budapest, en face de l'ambassade américaine, à quelques mètres du Parlement.

© Anaelle Verzaux
Il fait nuit, le gardien est parti. Les fantômes de la dictature communiste gisent dans un lieu fantôme, où le seul signe de vie est le ronronnement des voitures, sur la nationale d'en face.
On finit par croiser un couple de jeunes hongrois, qui promènent leurs deux chiens – l'un, un pur hongrois, est détaxé depuis que Viktor Orban a légiféré sur les chiens !
Les vêtements un peu en loques, le jeune homme travaille à temps plein dans l'administration publique, il gagne l'équivalent de 300 euros par mois.
On lui demande s'il a peur du communisme. « Surement l'a-t-on craint à une époque, mais maintenant, c'est une autre forme de dictature qui arrive, pas celle de Viktor Orban, celle de l'Union Européenne et du FMI ».



