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Hongrie, Tsigane rock
Entre 600 000 et 800 000 roms (7 à 10% de la population) vivent en Hongrie. Ou survivent frappés par la crise, les politiques de rigueur menées par le gouvernement de Viktor Orban, et surtout, la montée du parti d'extrême droite hongrois (Jobbik) ? Reportage.
Trois jours avec des roms, et un cliché pour commencer, naïvement pioché dans un guide touristique. Le Karpatia se veut le restaurant de Budapest « à ne pas manquer ». Musique tsigane assurée tous les soirs, un décor typiquement hongrois, dorures et peintures, serveurs-sourires, goulash, foie gras et vin du pays. On y va. Ce soir-là, Sarkozi et ses musiciens (pas de Nagy-Bocsa, Sarkozi avec un simple « i ») accompagnent au violon les dégustations. Le Beau Danube bleu de Johann Strauss, les danses roumaines de Bela Bartok, et quelques improvisations. Communément, les Hongrois appellent les roms les « tsiganes ». « Les tsiganes musiciens sont ceux qui s'en sortent le mieux, ceux là vivent bien », précise Judit Morva, du Monde Diplomatique en hongrois. Première déception, nos virtuoses ne représentent pas vraiment les roms de Hongrie.
Clichés
Pour sortir des clichés, le lendemain, nous partons au nord de Budapest, dans une rue où vivent des familles roms, sur des tas d'ordures. Dans une maisonnée au coin de la rue, un « frère » catalan gère la misère. Une ONG à lui tout seul. Entouré d'enfants joueurs, il les aide à faire leurs devoirs, leur apprend à lire et écrire, bref, pallie les manquements de l'éducation publique : dans les écoles hongroises, les enfants roms sont regroupés dans des classes spéciales, à part.
Mais « les roms ne sont pas seulement ces gens pauvres, pris en main par les ONG », assure Kristof, un chercheur qui vient de terminer une thèse sur les roms de Hongrie. Deuxième déception !

Kristof accepte de nous accompagner dans le nord-est du pays, vers l'une des régions les plus pauvres du pays. La route, tantôt vierge, tantôt cernée de vastes champs de blé et de vignes, nous conduit à Igrici, un village au sud de la ville de Miskolc, où les 400 roms représentent 40 % des habitants.
«Pour les magyars, c'est déjà difficile, alors pour les roms…»
Dans un petit local, à côté de la mairie, cinq hommes, entourent une table débordante de biscuits apéritifs et de jus de fruits très sucrés, discutent en fumant cigarette sur cigarette. Ces roms appartiennent à la petite classe moyenne hongroise. Tibor Bardage est musicien, son voisin de table peintre. Quand la météo le permet, ils travaillent tous avec Zoltan Notar, représentant de la minorité rom du département de Borsod-Abauj-Zemplen et chef d'une coopérative agricole, spécialisée dans la production de concombres. Zoltan représente l'opposition dans le village, dirigé par le Fidesz, le parti du Premier ministre Orban. Il évoque les galères rencontrées pour trouver un emploi : « Pour les magyars [les Hongrois], c'est déjà difficile, alors pour les roms, vous vous imaginez ! » (Tiens, Zoltan distingue les roms des Hongrois). Le taux de chômage tourne autour de 11 % de la population active en Hongrie, de 90 % chez les roms.
Puis le petit patron-musicien enchaîne sur la création de sa coopérative, en 2009 : 7 hectares de terres, qui lui permettent de faire travailler 70 habitants roms du village, la moitié de l'année (du 1er mars au 31 octobre). Le reste du temps, ses employés vivent plus difficilement, des allocations sociales et de musique.

Jusque là, la petite entreprise, subventionnée par Georges Soros et de menues aides européennes, tournait bien. La crise économique qui ravage le pays, mêlée aux tempêtes de grêle de l'été dernier et à « la maladie du concombre », a ruiné la boîte. Zoltan fait une courte pause pour boire une gorgée de jus sucré. « Les marchés internationaux se sont fermés et les aides de Bruxelles ne sont pas arrivées. Résultat, nous avons 5,8 millions de florints de dettes (20 000 euros), auprès de nos distributeurs ».
L'entreprise aurait pu être érigée en modèle. Une dizaine de villages alentour ont voulu suivre l' exemple. Ces tentatives ont avorté, faute de budget. « A ma connaissance, c'est la seule entreprise agricole de cette dimension dirigée par un rom, complète Kristof. Mais l'Etat ne lui offre aucune subvention. Les aides de l'Etat sont votées en Conseil Municipal, où les roms sont peu représentés... ». En revanche, Zoltan intéresse le parti de droite Fidesz (l'Union civique hongroise, le parti du Premier Ministre, Viktor Orban) : « D'éminents membres du Conseil Régional, Fidesz, m'ont proposé de travailler avec eux, mais j'ai refusé. Je ne voulais pas collaborer avec le parti d'un gouvernement qui supprime des emplois ! »
La drague du Fidesz
Ce n'est pas la première fois que le Fidesz tente des rapprochements.
Lors des dernières élections législatives, au printemps 2010, une organisation composée de roms, « Lungodrom », a fait campagne dans les villages. A entendre le nom de l'organisation, Zoltan s'énerve. « Contrairement à ce qu'elle prétend, cette organisation n'est absolument pas indépendante, elle est liée au Fidesz. Les membres de Lungodrom étaient censés représenter les intérêts des roms. En fait, ce qui les intéressait, c'était de nous empêcher de descendre dans la rue et que nous votions pour le Fidesz ». A l'époque, les autorités craignaient des émeutes de la faim dans cette région, très pauvre, du pays (1). Zoltan poursuit : « Beaucoup de roms du village sont tombés dans le panneau, ils regrettent maintenant... Nous n'avons rien obtenu depuis l'arrivée d'Orban au pouvoir, les promesses n'ont pas été tenues ».

Pause déjeuner, chez Tibor Bardage le musicien, à Onod, à trente kilomètres d'Igrici. La maison, assez grande, est très coquette. Sur des coussins rouges posés sur les canapés, il est écrit « Ich Liebe Dich », je t'aime en allemand. Tibor vit là, avec sa femme et ses deux filles. L'une d'elle a pu faire des études d'ingénieur. Une exception dans la minorité rom. Mais elle a désormais 2 millions de florints de dettes (7000 euros) et ne trouve pas de travail.
Les jobards de Jobbik
Entre deux morceaux de porc fumé, une lamelle de concombre et trois gorgées d'eau de vie, fabrication « maison », Tibor commence à raconter sa vie. « Pendant quatre ans, j'ai peints des briques, pour une entreprise. Les briques du village, sur lesquelles vous avez marché, c'est nous qui les avons installées ! », lance-t-il fièrement.
Il continue : « Mais ensuite, on a tous été licenciés, alors que l'entreprise faisait des bénéfices.... ». Et : « depuis, je vis des travaux sur les champs de Zoltan, et de ma musique ». Démonstration, dans sa cave. On s'attendait à retrouver les violons de Sarkozi, pas du tout ! Tibor joue ce qu'il appelle du « rock tsigane rock'n roll ». C'est ultra moderne, chanté et rythmé par une guitare et un piano électriques. L'espace d'une heure, la cave se transforme en petite boîte de nuit...
Après son concert, Tibor reprend le fil de son histoire. Il parle des milices d'extrême droite, la terreur du village depuis deux ans.
« L'année dernière, régulièrement, des hommes nous menaçaient. Un ami tsigane s'est fait tuer. Après ça, pendant des mois, à tour de rôle, on a fait le guet pendant la nuit, y compris dans les champs, y compris en hiver. Le gouvernement ne nous a jamais aidés. On a vécu les pires heures de notre vie ». Le parti d'extrême droite, Jobbik, a failli prendre la mairie d'Ozod, avec plus de 35 % des votes au premier tour des élections municipales.
Pour Zoltan, c'est clair, « les villages, pauvres, du nord-est de la Hongrie se font avoir par le slogan populiste du Jobbik : « Pour une meilleure Hongrie ». Lors des élections législatives, en 2010, beaucoup de personnes ici, ont donné leur voix au Jobbik, y compris des roms... ».
(Suite demain : Dans un village dirigé par le Jobbik...)
(1) Sur le sujet, lire l'article de Corentin Léotard, co-rédacteur en chef du web-journal basé à Budapest : www.hu-lala.org : « Vers des émeutes de la faim en Hongrie ? » :







