Vous êtes ici

Grèce-Allemagne, les sous-marins de la rigueur

 

Le versement de pots-de-vins par des industriels allemands de l'armement à des hommes politiques grecs attise le sentiment anti-teuton et les rumeurs sur un chantage à l'austérité.

 

 

Le 11 avril dernier, Akis Tsochatzopoulos, 72 ans, membre fondateur du parti socialiste grec et ministre de la défense de 1996 à 2001, est arrêté dans sa luxueuse résidence située à deux pas du musée de l’Acropole dans la rue la plus chère d’Athènes. Accusé d’avoir reçu 20 millions d’euros sous forme de pots-de-vin pour la signature de contrats d’armement avec plusieurs sociétés étrangères, il risque 10 ans d’emprisonnement pour corruption et blanchiment d’argent. 

 

Parmi les compagnies figurant dans l’acte d’accusation se trouve Ferrostaal, filiale du géant industriel allemand MAN. Celle-ci aurait versé à l’ancien ministre la somme de 8 millions d’euros en échange d’une commande de 4 sous-marins d’une valeur d’1,6 milliards d’euros par la marine grecque en 2000.  

 

A. Tsochatzopoulos, qui nie ces accusations, aurait ensuite placé sa fortune dans un compte en Suisse avant de blanchir l’argent par l’intermédiaire de plusieurs compagnies offshore, puis d’investir dans des biens immobiliers en Grèce.

 

L’affaire intervient alors que les résultats des dernières élections ont consacré la percée de partis hostiles à la politique de rigueur dont l’Allemagne s’est fait le fer de lance en Europe. 

 

 

Des torpilles de commissions contre la rigueur allemande

 

Syriza, le parti de gauche radicale d’Alexis Tsipras, qui a vivement critiqué Angela Merkel durant toute la campagne et protesté contre les plans de sauvetage internationaux s’est imposé comme le grand gagnant des dernières élections avec 16,8% des voix. 

 

Il se place ainsi en deuxième position derrière les conservateurs de Nouvelle Démocratie (ND) à 18,9% et pour la première fois devant les socialistes du PASOK dont le score s’est effondré à 13,2%. Thanassis Dimakis, jeune fondateur du site mikrakommata.gr – « petits partis » - une plateforme de soutien aux « outsiders » de la scène politique, explique que « le sentiment anti troïka souvent orienté vers l’Allemagne et la lassitude face à la corruption des politiciens ND et PASOK. »   

 

L’implication de Ferrostaal dans l’affaire Tsochatzopoulos jette un peu plus d’huile sur le feu. 

 

Lors du procès convoqué par le parquet de Munich au début de l’enquête en 2010, plusieurs cadres de la société allemande ont avoué avoir distribué au total 60 millions d’euros à des intermédiaires grecs dont l’ancien ministre de la défense. Les dirigeants de la société ont également concédé avoir usé de méthodes similaires pour la vente d’autres sous-marins au Portugal. Le tribunal a finalement imposé à Ferrostaal une amende de 140 millions d’euros.

 

Malgré la condamnation, l’affaire fait grincer des dents à Athènes. L’Allemagne, 2ème fournisseur de matériel militaire le plus important de la Grèce derrière les Etats-Unis a su copieusement tirer profit de la course à l’armement à laquelle se livre depuis des années le pays méfiant vis-à-vis de la Turquie. 

 

L'Allemagne premier fournisseur militaire de la Grèce

 

Selon une étude du Stockholm International Peace Research Institute (Sipri), 25,3% du total du matériel militaire de la Grèce en 2011 a été acheté à des sociétés allemandes, loin devant les grands groupes français (12,8%). Une quantité importante qui fait de la Grèce le 1er client de l’Allemagne dans ce domaine depuis 2007 et le 1er pays européen importateur d’armement en proportion de son PIB en 2011 malgré les nombreuses coupures engagées dans les dépenses du pays. Une conduite d’une rare hypocrisie. « Comment peut-on à la fois prétendre aider financièrement un pays et ensuite lui vendre absolument toutes les armes possibles et imaginables », s’énerve Thanassis. 

 

Pourtant dans l’affaire des sous-marins, la mauvaise foi est partagée. Si l’arrestation de A. Tsochatzopoulos, un mois avant les élections alimente les rancœurs contre l’Allemagne, elle ne semble être que de la poudre aux yeux sur le plan interne. « La carrière politique d’Akis Tsochadopoulos est finie depuis longtemps ! C’est l’arbre qui cache la forêt ! », affirme Danaï Badogiannis, membre du comité politique de Syriza.

 

 

Une forêt qui pourrait très vite s’incendier. Les documents personnels de l’ancien ministre qui ont été remis lundi 14 mai au juge Gabriel Malli, contiennent le détail de l’itinéraire des commissions reçues par l’ancien ministre vers les sociétés offshore ainsi qu’une longue série de personnalités politiques de haut rang impliquées.

 

Selon les premières révélations, près de 2 millions de dollars auraient été transférés sur un compte de la banque d’affaire Morgan Stanley au nom de la société offshore Blue Bell. Société qui avait auparavant négocié l’achat de la propriété de la fille de l’ancien ministre Areti Tsochadopoulos… Par ailleurs, le pouvoir judiciaire se penche maintenant sur le possible transit de 21 millions de dollars distribués par l’entreprise russe d’armement Almaz Antey pour la vente de système antiaérien Tor-M1 par l’intermédiaire de la société chypriote offshore Drumilan.

La liste des politiciens grecs soudoyés tenue au secret… 

 

Malgré les zones d’ombres qui planent encore sur l’affaire, la mise en détention d’A. Tsochadopoulos fait renaître les mauvais souvenirs du scandale Siemens dans l’opinion grecque. Une enquête judiciaire entamée en 2005 avait alors dévoilé le versement de pots-de-vin à de nombreux officiels grecs par le groupe allemand depuis les années 1990 en échange de la signature de contrats dans les domaines des télécommunications et des transports. 

 

 

 

En mars 2012, le quotidien Kathimerini annonçait que les autorités grecques et Siemens étaient parvenus à un accord mettant fin à une bataille vieille de 10 ans. Celui-ci prévoit notamment l’annulation de 80 millions d’euros d’impayés grecs, le versement d’une aide de 90 millions d’euros par le groupe et un investissement de 100 millions d’euros dans sa branche grecque. 

 

Une issue jugée insuffisante par la plupart des partis « outsiders » devenus incontournables qui réclament que Michalis Christoforakos -- ex patron de Siemens Hellas -- qui dispose d’un passeport allemand soit jugé devant un tribunal grec et que la justice allemande rende publique la liste des politiciens grecs qui ont été soudoyés. A Athènes, la rumeur court que si la liste reste secrète, c’est parce qu’elle permet à l’Allemagne de pousser les dirigeants grecs à faire passer les mesures d’austérité. 

 

«Tenir les politiciens grecs 

en laisse»

 

En 2009, la Cour constitutionnelle allemande avait rejeté la demande d’extradition de M. Christoforakos. Personne ne connaît les noms des responsables politiques impliqués dans l’affaire et l’Allemagne refuse de les livrer. Le lendemain des élections, sur les ondes d’une radio nationale, A. Tsipras a personnellement accusé Angela Merkel et le ministre allemand des finances Wolfgang Schauble de garder secret le témoignage de M. Christoforakos auprès du tribunal de Munich pour mieux « tenir les politiciens grecs en laisse ». 

 

Sur le terrain de la presse la bataille a déjà repris de plus belle. Après la couverture provocatrice du magazine FOCUS représentant la Vénus de Milo faisant un bras d’honneur, l’hebdomadaire Der Spiegel y va de son commentaire : « Akropolis adieu ! Pourquoi la Grèce doit maintenant quitter l’euro ». Réponse cinglante de l’éditorialiste du quotidien To Vima, Georgios Malouchos : « De nombreuses forces en Europe défient à présent l’hégémonie allemande. (…) La Grèce ne doit pas laisser Berlin la transformer en une deuxième Yougoslavie ». Souvenir, souvenir…

 

 

  

 

Vous avez aimé cet article ? Soutenez Bakchich !