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Bankster, le Jackpot de l'économie criminelle (II) : les grands gagnants

Dans la mécanique du blanchiment des fonds du crime organisé, les banques jouent un rôle de premier choix. Avec une cécité coupable.

 

 

Plus personne ne conteste aujourd’hui, la responsabilité d’un certain nombre de grandes banques dans le processus de blanchiment – massif - de capitaux d’origine criminelle. 

 

Sévèrement critiqué à l’époque pour ses prises de position catastrophistes, Antonio Maria Costa, le patron du Bureau Drogue & Criminalité de l’ONU de mai 2002 à août 2010, avait le premier, donné l’alerte en décembre 2009 lors d’une mémorable interview donnée au quotidien l’Observer :

 

«…dans de nombreux cas, l’argent de la drogue a été le seul apport en liquidités. Au cours du second semestre 2008, la liquidité est devenue le problème majeur du système bancaire et l’aptitude à en trouver est devenu un facteur décisif. Des prêts inter-bancaires ont été réalisés au moyen de fonds provenant du trafic de drogues et d’autres activités illégales…Il existe des preuves tangibles que certaines banques ont été secourues de la sorte ». 

 

Les services d’Antonio les bons tuyaux estimaient à l’époque les profits annuels du seul trafic de stupéfiants à 352 milliards de £. 

 

Les faits semblent lui avoir donné raison.

 

Il y a quelques jours, le Sous-Comité Permanent des Enquêtes du Sénat US rendait son rapport de 340 pages détaillant la manière dont le système financier américain a été perverti par des fonds provenant d’organisations terroristes, des cartels de la drogue et d’investisseurs aussi sulfureux qu’exotiques natifs de Cuba, de Corée du Nord voire du Golfe Persique.

 

 

HSBC dans la tourmente

 

Présente dans 80 pays dont les USA où elle affiche fièrement 470 succursales et 4 millions de clients, la HSBC y est littéralement taillée en pièces.

 

D’autant plus durement qu’en Avril 2003 elle s’était déjà fait taper sur les doigts pour le même motif et avait à l’époque embauché un procureur fédéral pour « s’assurer que la banque a totalement remédié aux déficiences de sa politique et de ses procédures anti-blanchiment… »  

 

Entendus par le Sous-Comité le 17 juillet, Irene Dorner, patronne de sa filiale US et son responsable des services juridiques, le sémillant Stuart A. Levey – ancien Sous-Secrétaire au Trésor pour les affaires de terrorisme et le renseignement financier, excusez du peu ! – avaient la bouche un peu sèche en début d’audition : 

 

« le rapport souligne certaines lacunes inexcusables que HSBC regrette profondément. Alors que notre vieux modèle nous a donné satisfaction dans le passé, il n’est plus adapté à un monde interconnecté dans lequel les transactions franchissent instantanément les frontières, et où les faiblesses d’une juridiction s’exportent rapidement… ». 

 

Le garçon faisait timidement allusion à la filiale mexicaine du géant bancaire qui s’est salement compromise avec les tristement célèbres « Casas de Cambio » locaux. Ces « bureaux de change » qui sont devenus le tout à l’égout du crime organisé du continent sud-américain. HSBC Mexico de son côté possédait elle aussi, sa propre filiale aux Iles Cayman. Laquelle en 2008, n’avait ni bureau ni personnel, mais 50 000 comptes clients et 2,1 milliards de dépôts…

 

60 trillions de dollars blanchis

 

En 2010, le régulateur fédéral yankee, le très critiqué Office of the Comptroller of the Currency (OCC) avait d’ailleurs eu des mots un peu crus envers HSBC du fait de  « graves déficiences dans ses procédures anti-blanchiment ». 

 

Les « déficiences » visées avaient notamment permis de fermer les yeux sur 60 trillions de dollars (!) de virements cumulés sans aucune vérification, et l’inexploitation de 17 000 messages d’alerte relatifs à des activités suspectes…Des anomalies qui n’ont provoqué aucune réaction disciplinaire, formelle ou informelle, de la part du régulateur au cours des 6 années précédentes... 

 

 

C’est vrai qu’à l’époque John Dugan, boss de l’OCC avait d’autres chats à fouetter. 

 

Le 19 mars 2010, il adressait un petit mot de remerciement à un certain Martin Woods, un ancien flic de l’anti-drogue de sa très gracieuse Majesté, embauché en février 2005 par la filiale anglaise de la Wachovia Bank comme responsable local de la lutte contre le blanchiment. Faute de parvenir à secouer sa hiérarchie amorphe, Martin a, comme souvent, terminé son bail avec son employeur dans la peau d’un lanceur d’alerte :

 

« je vous écris pour vous exprimer ma satisfaction et ma reconnaissance pour votre rôle dans les actions menées contre la Banque Wachovia pour ses violations de la loi sur le Secret Bancaire…Les informations que vous avez fournies ont largement facilité notre enquête et vous avez fait preuve d’intégrité et d’un grand courage personnel. Sans les efforts de personnes comme vous, les mesures prises contre Wachovia n’auraient pas été possibles ».

 

Wachovia Bank donne carte blanche aux cartels

 

3 jours plus tôt, Douglas Edwards, vice-président de la banque reprise sans gloire par Wells Fargo, autre mammouth yankee de la finance, paraphait et signait avec les autorités judiciaires de Floride, un accord transactionnel de 25 pages, par lequel la banque reconnaissait quelques menus écarts de conduite :  

 

avoir accepté 378,4 milliards de dollars de fonds en provenance des Casas de Cambio mexicains évoqués plus haut ; l’équivalent d’un tiers du PIB du pays !

avoir fermé les yeux sur un peu de cash ayant servi à l’achat de matériel de transport employé en particulier pour acheminer 22 tonnes de cocaïne ;  l’un de ses engins, un DC 9 avait été appréhendé le 10 avril 2006 sur l’aérodrome de la charmante commune de Ciudad del Carmen sur le Golfe du Mexique, avec 5 ,7 tonnes de coke inside ; séquence émotion…

 

Le tout pour une contribution-sanction destinée à démontrer sa repentance, de 160 millions de dollars. Moins de 2% de son profit de 12,3 milliards de dollars en 2009. Et surtout contre l’avis de Jeffrey Sloman, le procureur fédéral ulcéré, en charge de l’enquête qui avait un peu perdu de son flegme en apprenant la nouvelle : « Par son mépris avéré de nos lois bancaires, Wachovia a virtuellement donné carte blanche aux cartels internationaux de la drogue pour financer librement leurs opérations »…

 

Un brin désabusé, Woods porte un regard sévère sur la transaction intervenue entre Wachovia/Wells Fargo et l’administration : « tous les policiers voulaient voir l’affaire venir devant un tribunal. Mais personne n’ira en prison. Qu’apporte la transaction à la lutte contre les cartels ? Rien. Ca ne rend pas la tâche des autorités plus aisée et ça encourage les cartels et ceux qui veulent se faire de l’argent en blanchissant leurs dollars ensanglantés. Où est le risque ? Inexistant. Est-ce l’intérêt du peuple américain d’encourager banques et cartels à se comporter de la sorte ? Est-ce dans l’intérêt du peuple mexicain ? C’est bien simple, si vous ne voyez pas la corrélation entre le blanchiment massif par les banques et les 30 000 morts mexicains, c’est que vous n’avez rien compris… »

 

Un avis amplement partagé par Robert Mazur une figure de la lutte contre le blanchiment. Le mec dont la vie a été portée à l’écran, s’est payé le luxe d’infiltrer le cartel de Cali et d’y trouver les preuves ayant permis d’engager les actions judiciaires (et accessoirement de la mettre en faillite) contre la BCCI en 1991 ; la préhistoire en somme…

 

Mêmes joueurs jouent encore

 

Partageant aujourd’hui son expérience avec les responsables anti-blanchiment des plus grandes banques de la planète au travers de sa boite de conseil Chase & Associates, Mazur ne s’encombre pas de faux semblants : « La seule chose qui puisse rendre les banques suffisamment vigilantes, c’est le cliquetis des menottes dans la salle du conseil d’administration. Un tas de gens ont été déçus de la transaction entre l’administration et Wachovia mais je sais qu’il existait des circonstances extérieures qui ont joué en faveur de Wachovia. A commencer par le fait que le système bancaire US était sur le point de s’effondrer »

 

Tout comme Costa dans un autre registre, Woods porte un regard sans concession sur les affirmations publiques selon lesquelles la régulation a fait de considérables progrès : 

 

« Après l’affaire Wachovia, aucun membre des organes de régulation n’est venu s’asseoir avec moi et me demander ‘que s’est-t-il passé ?’ ou bien ‘que peut on faire pour que ça n’arrive pas dans d’autres banques ?’ ; ça ne les intéresse pas. Ce sont les mêmes qui attaquent les lanceurs d’alerte, une position que la Financial Services Authority britannique (FSA) a adopté sur recommandation des autorités. On leur a fait comprendre que la confidentialité dont jouissent banques et banquiers prime sur le droit du public d’être informé. C’est comme ça que marchent les priorités. D’abord le secret et ensuite l’intérêt du public…New York et Londres sont devenues les deux plus grosses lessiveuses de la planète et des paradis fiscaux. Pas les Iles Cayman, pas l’Ile de man ou Jersey. La grande lessive se fait à la City de Londres et à Wall Street »  

 

 

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A suivre mercredi, le dernier épisode de notre enquête sur les banques et le crime organisé 

 

 

 

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