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Espionnage de la NSA: l’Europe hiberne

 

Pendant que la NSA pompe comme les Shadoks, les européens bienheureux continuent de s’exhiber sur les réseaux sociaux et à loger leurs petits secrets sur le Cloud comme si de rien n’était…

 

Les lecteurs de Bakchich qui conservent un semblant de conscience  politique se souviennent que le 5 juin 2013, le Washington Post et la Guardian publiaient la copie d’une ordonnance secrète rendue en vertu, si l’on peut dire, de la Section 215 du Patriot Act, la loi scélérate votée le 26 octobre 2001 dans l’onde de choc du 11 septembre, renforçant dans des proportions inimaginables en termes démocratiques, le pouvoir d’espionnage des 16 agences chargées de la sécurité intérieure des USA.

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 Le document publié contraignait l’opérateur téléphonique américain Verizon, à fournir à la NSA, les détails de toutes les communications intérieures et internationales échangées pendant toute la durée de validité de l’ordonnance.

 Le 6 juin, les mêmes rejoints par Der Spiegel, révélaient l’existence d’un programme de la NSA dénommé PRISM qui permettait aux grandes oreilles US d’accéder aux informations détenues par les mastodontes US de l’Internet.

 Le même jour, un court communiqué du directeur national du renseignement américain James Clapper confirmait l’existence de PRISM en précisant qu’il résultait des dispositions de l’article 1881a de la loi sur la Surveillance des Activités Américaines de Renseignement à l’étranger. 

 

Patriot Act pour tout le Monde

 

Une loi votée en catastrophe à la fin du mandat de Bush en 2008 par un Congrès distrait, amendant la version d’origine de 1978, et qui a été reconduite le 29 décembre 2012 pour une durée de 5 ans. L’article 1881a dont il est question, consacre la création d’un système d’espionnage de masse des non-américains résidant à l’extérieur des USA. En d’autres termes, nous et le reste du monde.

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Clapper rappelait toutefois à l’intention des 9 géants de l’Internet secrètement mobilisés depuis 2007 au service du programme PRISM qui auraient pu être tentés de se mettre à table et de confesser leurs péchés, notamment aux autorités européennes, que « la révélation non autorisée d’informations sur ce programme important et complètement légal, est répréhensible et met en péril la sécurité des américains… » .

 Message reçu 5 sur 5 par les intéressés qui nient tout en bloc depuis, et se réfugient derrière le risque qu’ils encourent s’ils leur vient l’idée d’enfreindre la loi (US) sur l’Espionnage, à l’image du Directeur Général de Yahoo qui précisait au Guardian le 12 septembre : « nous risquons la prison si nous révélons les secrets de la surveillance opérée par la NSA ». 

C’est enfin le 9 juin qu’ Edward Snowden a volontairement révélé son identité en donnant une interview filmée à Glenn Greenwald du Guardian.

Après que les autorités britanniques, alliées intimes depuis 1942 des américains en matière d’espionnage à grande échelle et de décryptage, avec les canadiens, les australiens et les néo-zélandais, eurent fait détruire les informations détenues dans les locaux londoniens du quotidien, les médias ayant les premiers révélé l’affaire ont été rejoints par l’édition US du Guardian (gonflée !) et le New York Times, associé au site Internet ProPublica.

 

 

Littéralement déchaînés, les journalistes du Guardian rendaient publics le 31 juillet, des détails croustillants concernant Xkeyscore, capable de pomper par séquences de 3 jours, le contenu de 150 sites stratégiques globaux sur 700 serveurs.

 Bouquet du feu d’artifice médiatique de l’été, le Guardian et le New York Times plongeaient le 1er septembre, la communauté de la sécurité d’Internet dans une sorte de transe hypnotique, en révélant l’existence de BULLRUN, un joujou de la NSA bénéficiant de 250 millions de dollars de budget annuel, qui doit « casser » les technologies de cryptage les plus connues dans les 10 prochaines années.

 

Les Européens dans la torpeur de l’été

 

Manifestement prises de cours, les autorités européennes vont timidement réagir à partir du 8 juillet. Une timide résolution du parlement européen (483 voix pour, et tout de même 98 contre et 65 abstentions !) exprime les graves inquiétudes des députés sur le programme PRISM et les autres programmes évoqués par les médias, condamne l’espionnage des représentations de l’Union Européenne, tout en invitant les américains à leur fournir dans les meilleurs délais, l’ensemble des informations sur ces révélations. On a bien le droit de rêver…

En outre, le principe d’une enquête approfondie sur les programmes d’espionnage US est arrêté qui sera diligentée par la Commission des Libertés Civiles du Parlement, laquelle demande aussi, c’est bien le moins, que la protection des whistleblowers soit renforcée.

Le 10 juillet, le Parlement donne des précisions sur ses projets qui sentent vaguement l’improvisation : il annonce des auditions publiques des représentants des autorités américaines, de la Commission Européenne et du Conseil, de représentants des états membres, bref, d’un peu tout le monde mais surtout de l’Union Américaine pour les Libertés Civiles (ACLU) l’ONG à la pointe du combat sur un dossier de cette importance.

 

Sans attendre que les chargés du protocole aient mis la dernière main aux détails de la diplomatie européenne de boudoir qui semble prévaloir dans une affaire, qui, paradoxalement, semble d’avantage embarrasser les Européens que les Shadoks yankee déterminés à continuer à pomper tout ce qui se présente quitte à faire le tri sélectif ultérieurement, Caspar Bowen, mandaté par la Commission des Libertés Civiles, Justice et Affaires Intérieures du parlement européen pour apporter un peu de lumière sur ce sujet obscur par nature, vient de rendre son devoir.

 

Cliquer sur l'image pour télécharger le rapport

 

 

 

Le garçon, expert apprécié du parlement européen qui l’avait déjà sollicité en 2012 et qui travaille en coopération avec le Centre d’Etudes sur les Conflits, Liberté et Sécurité (CCLS) fondé en 1990 lequel édite la passionnante revue Cultures et Conflits, avait apporté une contribution qui n’avait pas particulièrement ému la Commission Européenne, plongée à l’époque dans des négociations délicates avec les américains sur quelques gros dossiers. 

Les révélations des journalistes qui ont tout déclenché et qu’il ne peut pas ne pas citer dans son rapport, à savoir Barton Gellman, Laura Poitras, Jacob Appelbaum et Glenn Greenwald, lui donnent enfin l’occasion de bomber un peu le torse : « Cette révélation confirme totalement notre travail. Néanmoins, j’avoue avoir été estomaqué par l’ampleur de ce programme de surveillance. Il s’agit en fait du pire scénario que nous nous étions imaginé »

On comprend que l’expert préféré du parlement européen soit un brin crispé. 

 

L'Expert du Parlement européen pige pour Microsoft

 

Conseiller de Microsoft pour 40 pays en matière de protection des libertés civiles et des données personnelles de 2002 à 2011, il vient de confesser lors d’une conférence qui vient de se tenir à Lausanne, qu’il ignorait tout de la participation de sa cliente au programme PRISM, ajoutant sous quelques éclats de rire difficilement contenus, « qu’il n’avait plus confiance en la société dorénavant » et que « vous n’avez aucune protection si vous n’êtes pas américain »

Son rapport, excellente synthèse au demeurant que nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs, confirme d’ailleurs en termes choisis que « …Il est troublant de constater que depuis les premières révélations d’écoutes illégales au cours de la dernière décennie et jusqu’aux révélations récentes au sujet de PRISM, les médias européens ont couvert la controverse liée à l’espionnage comme s’il ne s’agissait que d’un litige portant sur les libertés civiles aux USA, apparemment sans se rendre compte que ladite activité portait sur le reste du monde » et relève notamment :

 

« que considérés dans une perspective historique, les divers programmes de surveillance américains (précurseurs d’ECHELON, PRIM etc…) et la législation américaine relative à la surveillance (FISA et FAA) démontrent que les Etats Unis ont continuellement ignorer les droits fondamentaux des citoyens non-américains.

 

« qu’en particulier, l’étendue de la FAA (Foreign Intelligence Surveillance Amendment Act (2008)) combinée à des définitions expressément ‘politiques’ de ce que constitue ‘de l’information étrangère en matière de renseignement’, a créé un pouvoir d’espionnage de masse, portant spécifiquement sur les données de non-américains résidant hors des USA, qui contourne le contrôle effectif prévu par les dispositions européennes actuelles et futures en matière de protection des données

 

que la complexité de la législation américaine dans le domaine du renseignement sur les informations étrangères, et leur interprétation par les tribunaux secrets et les ordonnances et injonctions présidentielles, a conduit à des pratiques illégales affectant tant les citoyens américains que les non-américains

 

que les conséquences de ces incertitudes juridiques et l’absence de protection des étrangers ne bénéficiant pas de celles prodiguées aux américains par le 4ème amendement de la Constitution, font qu’aucun droit à la vie privée ne leur est reconnu par les autorités américaines

 

que la pratique déjà courante et qui s’accélère du Cloud Computing compromet un peu plus la protection des données des citoyens européens.

 

Qu’un passage en revue des mécanismes mis en place dans l’Union Européenne pour protéger les droits des citoyens européens dans le domaine de l’exportation de données amène à conclure à l’existence de brèches importantes. 

 

Jacob Appelbaum évoqué ci-dessus, qui avait été invité quelques semaines plus tôt par le parlement européen dans le cadre de ses auditions de personnalités qualifiées, n’y était déjà pas allé par quatre chemins : « la surveillance a un impact énorme sur les citoyens. La NSA n’est pas liée aux lois européennes et se moque de vos lois, et elle peut ainsi mettre quiconque sur écoute dans vos pays sans aucune forme de mandat que ce soit. Il ne s’agit pas d’un problème survenu après les attentats du 11 septembre – les Etats Unis agissent de la sorte depuis très longtemps ».

 

Egalement présent à la conférence de Lausanne, il s’est fait plus polémique encore que Bowden en suggérant que certaines personnalités de la NSA soient arrêtées si elles posaient le pied en Europe au motif qu’elles ont délibérément affaibli les systèmes de cryptage, mettant ainsi des gens en danger : « Ceux qui commettent des violations massives des droits de l’homme devraient être déférés devant les tribunaux. La NSA a un slogan interne : on les traque et vous les frappez. (en référence aux frappes ciblées pratiquées à coups de drones). Un déni de justice dont ils doivent rendre compte »   

Signe ultime de la dégénérescence des idéaux démocratiques européens c’est la Russie qui a accordé refuge à Snowden. Dans notre totale indifférence et sans l’ombre d’une gêne de la part de nos gouvernements, trop absorbés que nous étions à poster nos photos de vacances les plus réussies sur Instagram ; partageables comme chacun sait sur Facebook, Twitter, et autre Tumblr…Pas belle la vie ?

 

 

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