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Quand les flics font la morale aux journalistes
Depuis quelques semaines, un drôle de procès-verbal fait se gondoler toute la Brigade de répression de la délinquance financière (BRDE) aux heures de pauses. Le document, sans doute transmis par un flic facétieux pour édifier ses collègues sur les curieuses méthodes journalistiques en vogue dans les grands journaux, est devenu le dernier sujet plaisanterie au Château des rentiers. Il retrace l’audition de Hervé Gattegno, l’un des roitelets du journalisme dit d’investigation. Au printemps dernier, cet ancien du Monde, aujourd’hui en poste au Point, avait été interrogé par les enquêteurs sur ces liens avec Iskander Safa, un marchand d’armes libanais soupçonné de blanchiment et objet d’un mandat d’arrêt international depuis plusieurs années [1].
Les enquêteurs avaient convié l’éminence dans leurs locaux pour savoir comment se faisait-il qu’il ait été invité au Liban tous frais payés par Safa, il y a deux ans et en était revenu avec un bien bel article titré « Iskandar Safa, l’insaississable », publié dans le Monde. Evidemment l’audition a vite pris la tournure d’un cours de déontologie. Mais à l’envers. Cette fois-ci, le grand journaliste pouvait difficilement endosser le rôle du donneur de leçon. Plutôt de l’enfant pris les doigts dans le pot de confiture.
Première interrogation des enquêteurs : « se faire payer un voyage par le sujet principal de l’article, cela ne vous pose-t-il pas un problème éthique ? » Réponse du plumitif : « Non, aucun. Et vous n’êtes pas qualifiés pour juger ». Et l’ancien journaliste du Monde d’y aller au culot : « J’ai fait faire des économies à mon journal et n’en ai tiré aucun profit personnel. » Le bon samaritain en quelque sorte ! Le limier qui l’interroge reste néanmoins dubitatif. « Qu’en dit la charte de déontologie de votre journal ? », demande-t-il. « Je ne sais pas », avoue un Gattegno tout penaud. « En tous les cas, vous apparaissez totalement dépendant de votre sujet », constate le flic. « Pas du tout, s’emporte le journaliste. Le fait que M. Safa ait pris l’initiative de m’adresser un billet d’avion n’a aucunement porté atteinte à mon indépendance de journaliste ».
Comment se faire embaucher au Point
Fréquenter les hommes d’affaires ayant maille à partir avec la justice peut s’avérer fort juteux. Gattegno en sait quelque chose. Des écoutes téléphoniques judiciaires réalisées sur une vieille connaissance de Bakchich, le flamboyant Marc Francelet, intermédiaire à l’intersection des affaires, des médias et du show-biz, le montrent assez clairement. Dans l’une d’elles, Francelet se vante d’avoir tiré une belle épine du pied de son ami Gattegno, qui était tricard au Monde, en le faisant embaucher par l’hebdo Le Point, à 8 000 euros mensuel.
Lors de son audition du printemps dernier, Gattegno, le grand redresseur de torts, inlassable traqueur de la corruption, est confronté par les flics sur le sujet. Avant d’aller passer quelques semaines à l’ombre des murs de la prison de Fresnes l’ami Marco a-t-il joué le rôle de chasseur de tête à son profit ? « Effectivement, observe Gattegno sur procès-verbal. Francelet m’a dit qu’il militait en faveur de mon embauche. Je l’en ai remercié. Mais je trouve votre question sur mon indépendance un peu blessante. Mon indépendance est totale. » Comme on l’a déjà vu…
Le représentant de la maison Poulaga constate alors que seules huit lignes sur 160 sont consacrées aux démêlés judiciaires de M. Safa. « Faux, rétorque, la grande plume de plus en plus agacé. Je constate au contraire que 79 lignes sur 160 comportent des références à sa situation judiciaire. Ni la police, ni la justice ne sont bien placés pour juger d’un article suffisamment ou insuffisamment indépendant ».
L’audition tourne carrément au règlement de comptes quand le flic lui rappelle qu’outre son élogieux papier sur le marchand d’armes Safa, Gattegno a par le passé, rencontré d’autres « clients » du juge Courroye en fuite, pour rédiger des articles. Notamment le fils Pasqua en Tunisie et le flamboyant oligarque russe Arcadi Gaydamak. « Qui a payé les frais de ces articles. Les fuyards ou votre employeur Le Monde ? », demande-t-il perfidement. « Le Monde évidemment », assure Gattegno. Et de s’indigner, appelant les mannes de la sacro-sainte liberté de la presse, de devoir répondre à des questions si gênantes. « Le sujet me paraît avoir un rapport extrêmement lointain avec les faits dont vous êtes saisis. Il pourrait s’agir d’une forme de pression inacceptable sur le journaliste que je suis ». Il aurait du préciser : journaliste et touriste.







