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Hell and back again : au cœur de la guerre

Photographe de guerre, l’Américain Danfung Dennis, 30 ans, a filmé le conflit afghan et le difficile retour aux USA d’un Marine blessé. Tourné comme un film de fiction, un documentaire qui ne ressemble à aucun autre. Interview.

Comment avez-vous débuté ?

 

Danfung Dennis : A 18 ans, j’ai découvert un livre de photos de guerre. J’ai été choqué, troublé, écœuré, mais ce jour-là, j’ai trouvé ma vocation. J’ai abandonné mes études et je me suis lancé. Les images du Vietnam, de la Bosnie ou du Rwanda m’ont profondément ému. Elles m’ont montré à quoi ressemble le Mal, elles m’ont secoué au plus profond de moi-même. J’ai voulu suivre cette tradition de photojournalisme et témoigner, monter au public ce qui se passe avec ces guerres, secouer les gens pour les faire sortir de leur indifférence. A chaque fois, ce que je veux dire c’est « Ca se passe maintenant et nous devons l’arrêter ». J’ai donc travaillé comme photographe en Irak et en Afghanistan pendant des années, la plupart du temps pour Newsweek et The New York Times. Mais même si mes images étaient publiées, j’avais l’impression qu’elles n’avaient aucun impact. Comme si après toutes ces années de conflit - n’oublions pas que nous sommes en Afghanistan depuis dix ans - ces photos ne touchaient plus personne. J’ai donc décidé de tourner un long-métrage.

 

L’image de Hell and back again est très troublante, car très belle. On croirait que l’on est dans une fiction. C’est d’ailleurs étonnant de voir que les films de fiction comme Démineurs ou Green Zone ressemblent de plus en plus à des documentaires et que les docs – le vôtre ou le film danois Armadillo – ressemblent étonnement à des œuvres de fiction.

 

D. D. : J’ai toujours été inspiré par le photojournaliste. Mais j’aime également la narration des films de fiction. J’ai donc essayé de combiner les deux en utilisant de nouvelles technologies. Pour ce film, j’avais avec moi un appareil photo extraordinaire, le Canon 5D Mark II, qui permet de filmer en numérique avec une qualité exceptionnelle. En plus des photos, j’ai donc commencé à filmer en Afghanistan. La difficulté était que mon appareil surchauffait au bout de 15 minutes, à cause de la chaleur. Il faisait 50° là-bas. Je devais donc l’éteindre et le laisser refroidir, en espérant que je n’allais pas rater quelque chose…

 

 

Je veux frapper les consciences 

 

On peut également se demander si vous n’essayez pas de rendre la guerre attrayante, d’en faire un spectacle.

 

D. D. : Je voulais simplement créer une expérience immersive, viscérale, prendre le spectateur aux tripes et le mettre au milieu du chaos, de l’enfer. Je veux secouer mon spectateur, qu’il oublie qu’il regarde un documentaire. Je veux frapper les consciences. Très fort. Je crois au pouvoir de l’image. 

 

Dans le film Démineurs, on nous dit que la guerre est une drogue et que les soldats sont accros à l’adrénaline. Est-ce que la guerre est vraiment excitante ? 

 

D. D. : La guerre est une expérience complète, complexe. Sur le champ de bataille, mais aussi lors du retour à la maison, qui est bien plus dur que ce qui se passe sur le terrain. Il est très facile de voir la guerre comme une expérience fascinante, excitante, à cause de ces représentations fausses et de la propagande autour de la gloire, l’honneur ou l’héroïsme. Mais une fois que vous avez passé du temps sur le terrain, vous comprenez qu’il n’est question que de douleur, de souffrance, de la mort de vos amis. La guerre ne ressemble en rien à la guerre made in Hollywood, la guerre magnifiée par les films de fiction. C’est beaucoup plus douloureux. J’espère avec mon film montrer les réalités de la guerre, non seulement en Afghanistan, mais aussi avec le retour à la maison des vétérans. Des hommes perdus, paumés, parfois handicapés, qui passent d’un monde de vie et de mort, de sang et de désert, à un autre monde, incroyablement complexe, où il n’est question que de shopping.

 

 

Born to be a marine

 

J’ai été très choqué par le héros de votre film, le sergent Nathan Harris, 25 ans, dont la principale motivation est de tuer des gens.

 

D. D. : En 2009, je suis parti avec les 4000 Marines de la compagnie Echo et nous avons été héliportés derrière les lignes ennemies. Le premier jour, nous nous sommes retrouvés sous le feu de l’ennemi, pendant toute une journée, par 50°. Un Marine m’a tendu sa dernière bouteille d’eau : c’était Nathan. Je ne savais pas alors que le film serait sur lui. Je filmais au hasard, j’enregistrais des morceaux de vie. Nathan a été élevé pour devenir un Marine. C’est un meneur d’hommes, un militaire qui est prêt à donner sa vie pour vous. C’est l’homme le plus droit, le plus honnête que j’ai jamais rencontré. Quand il a été blessé à la hanche, je l’ai suivi en Caroline du Nord et j’ai alors compris que le film allait être sur lui et son retour dramatique aux USA. La guerre ne s’arrête pas quand les soldats rentrent au pays…

 

 

Il y a une scène démente dans votre film, quand une roquette explose juste à côté de vous. J’aimerais savoir ce que vous ressentiez à ce moment précis, si vous pensiez que vous alliez mourir au milieu de nulle part…

 

D. D. : C’était lors d’une embuscade. J’étais planqué derrière un petit muret de boue et une mine a explosé. Je savais que j’étais à couvert et je ne pouvais rien faire d’autre pour être plus en sécurité. Le ciel s’est obscurci à cause de la poussière qui retombait sur nous. Donc, non, je n’ai pas pensé à la mort, j’ai juste pensé à mon appareil photo. J’essayais de changer l’ouverture de l’objectif pour enregistrer la scène, je voulais attraper le plus de lumière possible… Je faisais mon travail. Je me disais que c’était ma responsabilité, qu’il fallait que je témoigne. Je me suis concentré sur le Canon et j’ai fait mon boulot. 

 

Embedded

 

Est-ce que l’armée a effectué une forme de censure sur votre film ?

 

D. D. : Cela été très difficile de me faire accréditer, j’ai dû remplir des tonnes de paperasse. Mais une fois que j’ai été « embedded, » l’armée m’a laissé une liberté absolue et je ne leur ai montré aucune image avant la sortie du film. 

 

Parlez-nous de Nathan Harris qui, même pendant sa convalescence, ne pense qu’à retourner en Afghanistan pour, comme il le dit « tuer des gens ».

 

D. D. : Quand il a vu le film, il a été très choqué. Il est resté longtemps sans parler. Il l’a beaucoup aimé. Il m’a dit seulement qu’il devrait durer plus longtemps. Il a compris qu’avec sa blessure, il ne pourrait plus jamais retourner sur le terrain. Il va mieux maintenant, il va travailler pour l’armée, mais il restera en Caroline du Nord. 

 

Et vous, êtes-vous accro à la guerre, allez-vous retourner en Afghanistan ?

 

D. D. : Il n’en est pas question pour le moment. J’ai monté une start-up Condition One, et j’ai lancé une application, disponible gratuitement sur iTunes, pour naviguer dans l’image avec votre iPad. Avec Condition One, je veux que le spectateur ait l'impression de naviguer dans le documentaire et d'être au plus près des combattants en choisissant les angles de vue. Dans les années 60, Nick Ut a photographié cette gamine brûlée au napalm et sa photo a changé les mentalités des Américains sur la guerre du Vietnam. Vous pourriez penser que cette photo iconique n’a pas été faite en Afghanistan, mais elle été prise mille fois ! Il faut impliquer encore plus le spectateur dans l’image avec la réalité virtuelle et la vidéo immersive. C’est ce que je vais faire.

 

 

 

Hell and back again de Danfung Dennis. 

 

En salles le 21 décembre