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Millénium : Meurtres, sodomie et David Fincher

 

Une adaptation hypnotique et vénéneuse du best-seller de Stieg Larsson. L’aboutissement du génie cinématographique de David Fincher et la révélation de Rooney Mara, hallucinante en Lisbeth Salander.

 

 

- Et ce Millénium, version Fincher ?

- Une tuerie ! Mais je dois t’avouer qu’avant la projo, j’étais complètement vierge : je n’avais pas lu le best-seller de Stieg Larsson, ni vu le film avec Noomi Rapace. 

- Tu n’es plus vierge, donc ?

- Plus vraiment, le Fincher n’est pas un film, c’est un fist !

- La classe !

- Tu me provoques. 

- Mais bon, il faut dire que le film du Danois Niels Arden Oplev était un poil asthmatique.

- On peut le dire comme ça… C’est surtout assez médiocre, très téléfilm, mais le personnage joué par Noomi Rapace m’a quand même accroché. Depuis, j’ai lu également le roman de Stieg Larsson que j’ai trouvé plutôt… convenu.

- Tu vas te faire des amis, toi.

- 600 pages de fausses pistes et de faux-semblants pour se retrouver avec le sempiternel serial killer zinzin et très méchant qui raconte sa life au héros au lieu de le tuer ! C’est un habile « whodunit », pas mal tricoté, mais plein de facilités, je pense notamment aux références à la Bible que tu décodes deux plombes avant le héros, Mikael Blomkvist. D’ailleurs, la Bible comme inspiration d’un tueur en série, c’était déjà au cœur du pas très original Se7en

Et cette nouvelle version de Millénium, donc ?

 

Ce sadique de Fincher

- Le scénario de Steven Zaillian, une des plumes plaquée or d’Hollywood (La Liste de Schindler, American Gangster, Gangs of New York…) joue la carte de la fidélité absolue. La double narration est absolument virtuose : d’un côté, Mikael Blomkvist qui enquête dans le nord de la Suède sur un crime commis quarante ans plus tôt ; de l’autre, la dérive à Stockholm de Lisbeth Salander, enquêtrice punk, génie du piratage informatique, marginale piercée et tatouée, harcelée par son terrifiant tuteur légal, un porc sadique qui abuse d’elle. Les deux intrigues avancent, se croisent, avant de ne faire qu’une après une heure dix de film. C’est assez ahurissant, mais ce n’est encore qu’un simple canevas pour David Fincher qui va broder ses plus belles enluminures. 

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

- Avec cette histoire de serial killer, David Fincher, papa de Se7en et Zodiac, revient sur les lieux du crime. Avec Se7en, il plongeait dans la tête d’un psychopathe et le résultat, près de deux heures de torture très glauques, était pour le moins dérangeant, voire quasiment insupportable. Avec Zodiac, il signait un chef-d’œuvre obsessionnel sur la peur, la folie et l’échec. Ici, il est clair qu’il en veut à notre peau. Pendant 2h 38 (exactement la même durée que Zodiac) qui passent en un clin d’œil, il nous prend par les tripes et fait des nœuds avec. Il commence avec un générique cyberpunk signé Tim Miller (l’homme des effets spéciaux de X-Men), un cauchemar en latex noir qui ressemble à un clip de Mondino.

C’est la chanson de Led Zeppelin, Immigrant Song ?

 

 

 

Nazi et steaks tartares

- C’est une reprise, signée Trent Reznor et Karen O’. Il faut dire que les paroles (« We come from the land of the ice and snow - From the midnight sun where the hot springs blow ») semblent avoir été écrites pour le film. Dès la fin du générique, Fincher abandonne l’option clip flashy pour une mise en scène sobre, classique, sublimée par la lumière de son chef op’ habituel, Jeff Cronenweth. Ici, il doit filmer l’invisible, un peu comme le tueur absent de Zodiac. Le mal, le chaos règnent sur la Suède, hantée par des tueurs dégénérés, de nazis qui n’aiment pas les femmes, de psychopathes, de violeurs. Quand Blomkvist arrive en voiture dans la propriété d’Henrik Vanger, le cauchemar s’ordonne avec un seul mouvement de caméra. Aidé par la musique de Trent Reznor et Atticus Ross et une incroyable direction artistique, Fincher construit une machine de guerre sensorielle, viscérale, du Francis Bacon sur pellicule. Il distille son venin, une sorte de poison qui remonte dans vos veines, qui vous paralyse et vous laisse impuissant jusqu’au prochain choc. Qu’il montre un viol insoutenable ou un fantôme quand il remonte le fil d’un meurtre commis près d’un demi-siècle plus tôt, Fincher nous tient d’une poigne d’airain, nous manipule, nous fait baisser les yeux, nous frustre en distillant ses infos au compte-goutte. Et il nous fait subir le chemin de croix de ses deux héros, jusqu’à la confrontation finale entre Blomkvist et le serial killer. On est en enfer, définitivement, et Fincher a alors une nouvelle idée de génie, sa meilleure : alors que Blomkvist est ligoté, et que le tueur en série se prépare à le transformer en steak tartare, ce dernier allume son magnéto à bande et lance à fond le tube new-age d’Enya, « Orinoco Flow (Sail Away) ». Inoubliable.

 

La plus belle héroïne de film 

depuis le silence des agneaux

 

- Et les acteurs ?

- Fincher a réuni un des plus beaux castings de l’année : Christopher Plummer, Stellan Skarsgård, Steven Berkoff, dramaturge vu dans Orange mécanique, la belle Robin Wright, Daniel Craig, qu’il dirige comme Robert Mitchum. Mais la grande réussite du film, c’est Lisbeth Salander, la plus belle héroïne de thriller depuis Le Silence des agneaux. Après avoir envisagé Scarlett Johansson, Léa Seydoux, Natalie Portman ou Yolandi Visser, la chanteuse du groupe de rap sud-africain Die Antwoord, il a engagé la quasi-débutante Rooney Mara, vue brièvement au début de The Social Network. Victime, ange exterminateur, sauvage, belle, rebelle, vulnérable, indomptable, c’est la révélation de l’année. Elle dévore la pellicule, vole toutes les scènes où elle apparaît et l’on a parfois l’impression que Blomkvist est un personnage secondaire… Comment Rooney Mara, 26 ans seulement, pourra t-elle rebondir après un tel rôle ?

- Je te connais, tu as bien une réserve quand même.

- Sur ce film, non, c’est simplement la perfection, un thriller implacable, glacial, vénéneux. Je me dis simplement que j’aimerais enfin que Fincher – souvent comparé à Stanley Kubrick - s’attaque à un sujet digne de son talent, une œuvre plus ambitieuse, son 2001, son Orange mécanique ou son Barry Lyndon

 

 

 

Millénium – Les hommes qui n’aimaient pas les femmes de David Fincher, avec Rooney Mara, Daniel Craig, Christopher Plummer, Stellan Skarsgård, Steven Berkoff.

En salles le 18 janvier