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La taupe : le cinéaste qui venait du froid

 

Gary Oldman tente de démasquer l’agent double du KGB infiltré à la tête des services secrets britanniques. Parano, manipulations, faux-semblants : un thriller glacial et racé, par le réalisateur suédois de Morse.

 

 

- C’est assez étrange d’avoir embauché le Suédois Tomas Alfredson, le réalisateur de Morse, pour cette nouvelle adaptation d’un vieux roman d’espionnage de John Le Carré. 

- Pas tant que cela. Le Carré, c’est l’écrivain britannique par excellence, un ancien agent du MI5 qui s’est transformé en machine à best-sellers. Pourtant, la meilleure adaptation d’un de ses livres, The Constant Gardener, est signée du Brésilien Fernando Meirelles, un réalisateur qui a préservé l’esprit de Le Carré, ajoutant des scènes qui n’existent pas dans le roman. A l’arrivée, l’écrivain a même déclaré : « C'est la première fois qu'un réalisateur a fait d'un de mes livres un grand film. » 

- Et Alfredson, donc ?

- Obscur réalisateur suédois de comédie, si tu peux le croire, Tomas Alfredson a réalisé Morse en 2008, un cauchemar cotonneux sur une ado vampire qui s’éprenait d’un enfant martyr, une histoire d’amour au parfum d’inquiétante étrangeté. Sans esbrouffe, il instillait une atmosphère mortifère, claustro, d’une tristesse infinie, accentuée par la neige et le froid qui semblaient glacer jusqu’à la pellicule. 

Même topo avec La Taupe ?

 

Derrick plutôt que Millenium

 

- Exactement. C’est un film d’espions, mais ça n’a rien à voir avec un 007 ou un Jason Bourne. Comme Morse, La Taupe est anti-spectaculaire au possible. Le regard dévoré par ses lunettes grosses montures, Smiley, incarné par Gary Oldman, le héros tourmenté du film, garde un air hiératique, impénétrable pendant plus de deux heures. A un moment donné, il lève un sourcil, ce qui doit être le plus grand moment d’action du film… Bref, ça s’apparente plus à un épisode de Derrick qu’à Millénium

- Euh, ça donne pas vraiment envie ta comparaison.

- Non, non, c’est formidable. Avec un costume, un décor, un regard, un détail qui peut paraître insignifiant, Alfredson parvient à construire une atmosphère de parano irrespirable. Nous sommes en 1973, alors que la guerre froide envenime toujours les relations internationales. Smiley est persuadé qu’il y a une taupe, un agent double soviétique infiltré tout en haut du « Cirque », le QG du MI6. Commence alors un jeu de manipulation, de suspicion, un ballet de mort entre Londres, la Hongrie et Moscou…

Et ils sont comment ces espions ?

 

Paranoland

 

- Pour reprendre une description de Le Carré, « c'est un minable défilé d'imbéciles vaniteux, de traîtres aussi, oui ; de pédés, de sadiques, d'ivrognes, de types qui s'amusent à jouer aux cow-boys et aux Indiens pour mettre un peu de sel dans leur triste existence. » Pour rester en vie, les espions doivent tout contrôler, faire abstraction de leur sentiment, même si, in fine, c’est l’amour ou la passion qui les conduira à leur perte. Je croyais me fader un film d’espions un peu suranné avec costume en tweed, cravates tricotées et cup of tea à cinq heures, tu plonges à ParanoLand et le film se termine comme une histoire d’amour tragique et, bien sûr, mortelle. C’est assez étourdissant et tu quittes la salle dans un drôle d’état… 

Grand film ?

 

 

Alfredson contruit 

un piège pour ses personnages

- Absolument. Alfredson est un immense styliste, capable de créer une ambiance mortifère en quelques plans et de rendre la peur palpable. La reconstitution est hallucinante et j’avais l’impression, grâce à la forme même du film, d’assister à une œuvre des années 70, entre Conversation secrète et Les Trois jours du Condor. Des kilos de dialogue, des images glaciales et couleurs désaturées par le chef-op de Morse, Hoyte Van Hoytema, une prédominance de gros plans, des mouvements de caméra quasi invisible, un rythme très lent… Ce que construit Alfredson, c’est un piège pour ses personnages, englués dans leurs peurs, leurs mensonges et leurs manips, et pour le spectateur, projeté dans un monde de faux-semblants, se demandant qui est le prochain mort sur la liste. 

- Beau casting, non ?

- Incroyable ! Vu en méchant dans Kick-Ass, en prince arabe dans Or noir ou en chef des services secrets jordaniens dans Mensonges d’état, le très protéiforme Mark Strong est une nouvelle fois impeccable en espion consumé par sa passion. Tom Hardy, toujours aussi physique, passe le plus clair de son temps à se battre contre une moumoute blonde assez improbable. Il y a également les excellents John Hurt (Alien), Colin Firth (A Single Man), Ciaràn Hands (Munich). Et Gary Oldman, qui a bâti toute sa carrière en composant des personnages hystériques, flamboyants comme dans Léon ou le Dracula de Coppola, s’est fait ici la tronche d’un employé de banque, un petit gratte-papier myope et besogneux sorti d’un bouquin de Kafka. Il est impérial. 

- Conclusion ?

- Après avoir réinventé le film de vampires, Tomas Alfredson dépoussière le thriller d’espionnage. Mais derrière les morts-vivants ou les fantômes du contre-espionnage, Alfredson parle à chaque fois d’amour, d’humains qui soufrent, qui aiment, qui meurent. Si je ne détestais pas tant ce concept, je dirais que c’est un auteur…

 

 

La taupe de Tomas Alfredson avec Gary Oldman, John Hurt, Tom Hardy, Colin Firth, Mark Strong, Ciaràn Hands

Sortie salle le 8 février