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Bullhead : la bête humaine

 

Dans la campagne belge, la dérive d’un éleveur taiseux, mi-monstre, mi-enfant, au sein de la mafia des hormones. Porté par une performance stéroïdée, un polar agricole hallucinant, mix entre Frankenstein et Taxi Driver.

 

 

- Cette semaine, tu me conseilles le Spielberg ?

- Tu fais ce que tu veux. Mais si tu as envie de découvrir un grand film malade, un chef-d’œuvre d’une beauté insoutenable, c’est Bullhead que tu dois aller voir.

- T’es rarement aussi enthousiaste, t’es ou sous Prozac ou t’as repris le crack ?

Quand le cinéma est aussi bon, c’est encore mieux que la drogue, et Bullhead s’apparente à un vrai shoot cinématographique. D’ailleurs, il est pas mal question d’injections et de substances prohibées dans le film.

 

 

Shakespeare, enfance sacrifiée 

et viande

 

- Au fait, c’est quoi le pitch ?

- Shakespeare, enfance sacrifiée et viande.

- Tu peux être plus obscur ?

- Je vais tenter de te résumer le film, mais cela te donnera une vision pour le moins parcellaire de l’histoire. Nous sommes dans la campagne belge, peuplée des truands névrosés, des péquenots castrateurs et une mafia qui fait dans le trafic d’hormones pour bovins. Dans cet univers consanguin, crépusculaire, Jacky, surnommé « Tête de taureau », à la fois éleveur et truand, une montagne de muscles hantée par un terrible secret qui passe son temps à bouffer des comprimés et s’injecter des anabolisants. Mais suite à l’assassinat d’un flic fédéral, la police est sur les traces des trafiquants et Diedrick, un ami d’enfance de Jacky, refait surface après 20 ans de séparation.

C’est un polar ?

 

 

Polar agricole

 

- Un polar agricole. Mais aussi un drame shakespearien, un film sur l’enfance, la barbaque, une comédie grotesque, un western dans les Flandres, un mix hallucinant et halluciné entre Frankenstein et Taxi Driver

- C’est beaucoup pour un seul film, non ?

- Tu as raison. Mais le Belge Michael R. Roskam, 40 ans, dont c’est le premier long-métrage, ose tout. Le drame, la poésie, l’utraviolence, l’humour… Son film est peuplé d’une nuée de seconds rôles pittoresques et le réalisateur emprunte très souvent des chemins de traverses, multiplie les intrigues, jongle avec les époques et les flash-backs. Néanmoins, Michael R. Roskam, également scénariste de son film, ne perd jamais de vue ses deux héros, Jacky et Diedrick, séparés depuis 20 ans mais liés par le sang. Ils sont le cœur du film : Diedrick, truand homo devenu une balance pour les flics, et Jacky, Hulk flamand, enfant enfermé dans un corps de monstre stéroïdé.

- C’est quoi ce secret ?

- Tu crois que je vais te raconter ? Je peux néanmoins te dire que Bullhead est l’histoire d’un traumatisme et Roskam nous assène une des scènes les plus traumatisantes de l’histoire du cinéma, entre l’œil coupé en deux du Chien andalou et le crâne éclaté sur le trottoir d’American History X. Pas moins ! Le genre de séquence qui te brûle la rétine, te carbonise le cerveau et dont tu te rappelles toujours 30 ans plus tard.

- Un réalisateur est né ?

 

 

Plus qu'un film, un trip

 

- C’est une évidence. Tragique, violent, tendre, grotesque, insoutenable, lyrique, viscéral, c’est un film-monstre. Superbement écrit, Bullhead est supérieurement mis en scène. Voici un garçon qui croit au cinéma et pendant 2h10, il te crucifie à ton fauteuil, accumulant les morceaux d’anthologie, les scènes de viande où il filme le corps de son héros prêt à exploser et les séquences en creux où tout peut arriver. Car même lors des scènes anecdotiques avec les deux garagistes bas du front, Roskam distille une atmosphère de menace, de peur. Tout peut arriver dans Bullhead et tout arrive : la naissance, la mort, la mutilation, les paradis perdus de l’enfance, l’amour… Plus qu’un film, c’est une expérience, un trip, et Michael R. Roskam, épaulé par son très brillant directeur de la photo Nicolas Karakatsanis invente un paysage mental où plane les ombres de cinéastes aussi différents que Martin Scorsese, Sergio Leone, Gaspar Noé ou Bruno Dumont. 

Et les acteurs ?

 

27 kilos de muscles, 3000 boîtes de thon et un regard d'enfant

- Si Roskam est un grand réalisateur, c’est également un immense directeur d’acteurs. Le môme qui joue Jacky à 13 ans, Robin Valvekens, est incroyable de justesse, de retenu, de vulnérabilité. Et au cœur de ce film-labyrinthe, il y a le Minotaure, un putain d’acteur nommé Matthias Schoenaerts. C’est l’âme du film, son cœur, et il incarne un Frankenstein éperdu d’amour qui bouffe l’écran. Pour ce rôle hors norme, l’acteur s’est métamorphosé totalement et a pris 27 kilos de muscle. D’après le réalisateur, il aurait avalé 3000 boîtes de thon en six mois, avec du lait, de l’eau, des protéines et aurait fait de la muscu pendant deux ans. Il s’est sculpté un corps mutant, un corps de freak, mais l’acteur transforme son personnage de colosse aux crises de violence incontrôlées, grâce à son regard d’enfant perdu qui essaie d’enfouir, de cacher ses blessures, ses cicatrices. Avec un talent hallucinant, Schoenaerts compose un personnage en creux, parfois hors de la vie, qui se métamorphose en animal, ivre d’amour et de vengeance. Quand Schoenaerts apparaît, l’acteur s’efface, le film disparaît : il n’y a plus que la douleur, la folie, la barbaque qui gicle hors du paquet. Pour résumer, je n’avais pas vu une performance pareille depuis… celle de Robert De Niro dans Raging Bull.

- Conclusion ?

- Voici l’acte de naissance deux géants : un réalisateur et acteur, que l’on retrouvera dans le prochain Audiard. Impossible de passer à côté d’un truc pareil ! 

 

 

Bullhead de Michael R. Roskam. Avec Matthias Schoenaerts, Jeroen Perceval, Jeanne Dandoy, Barbara Sarafian.

En salles le 22 février