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Khodorkovski : le meilleur ennemi de Poutine

Pendant quatre ans, un cinéaste allemand a enquêté sur Mikhaïl Khodorkovski, un des hommes les plus riches du monde, jeté dans un bagne sibérien par Poutine. Un doc exceptionnel tourné comme un thriller.

 

 

J’avoue, j’étais complètement passé à côté de ce documentaire lors de sa sortie en salles en novembre dernier. 

 

Quatre mois plus tard, voici le DVD, l’occasion de rattraper ce film passionnant, véritable polar au pays des Soviets, portrait sans fard de Mikhaïl Khodorkovski, richissime oligarque qui purge depuis 2003 une peine d'emprisonnement dans une colonie pénitentiaire sibérienne. 

 

Mais quels crimes a donc commis Mikhaïl Khodorkovski, président de Ioukos, la plus grande compagnie pétrolière russe, un des hommes les plus riches du monde, meilleur ennemi de Poutine ? Pour répondre à ces questions, le réalisateur allemand Cyril Tuschi promène sa caméra aux quatre coins du monde : Sibérie, Moscou, Tel-Aviv, Londres, New York, Berlin… 

 

Des jeunesses communistes à la banque d'investissement

 

Si une grande partie des protagonistes de l’histoire refuse de lui parler, il parvient néanmoins à interviewer des membres de la famille de Khodorkovski, des journalistes, des politiques, des anciens associés de Khodorkovski réfugiés en Israël, des proches, des journalistes, d’anciens ministres ou généraux du KGB. Et il retrace l’extraordinaire itinéraire d’un jeune juif, né en 1963, qui se destine à une carrière scientifique et rejoint les Jeunesses communistes afin d’intégrer le prestigieux Institut Mendeleïev. 

 

Avec la perestroïka, le parfait coco va devenir le plus grand capitaliste de la Russie post-soviétique. En 1988, sans vraiment d’expérience, il crée la première banque du privée du pays. Il a 25 ans ! Cinq ans plus tard, il s’empare de la société pétrolière Ioukos, grâce à Boris Eltsine qui privatise les entreprises nationales en les bradant. 

 

 

Mikhaïl Khodorkovski devient alors un des hommes les plus riches du monde (il pèse 8 milliards de dollars), un des hommes les plus puissants de Russie, à la tête d’un empire, qui n’hésite pas à critiquer ouvertement Poutine et ses pratiques mafieuses. Début 2003, il s’accroche en direct avec Poutine à la télé, se rapproche de la firme américaine ExxonMobil, souhaite se lancer dans la politique. Mais le 25 octobre, il est emmené au petit matin par une unité des services secrets russes en tenue de combat, alors que son jet privé vient de se poser sur l’aéroport de Novossibirsk, où il faisait une tournée pour rallier le soutien de gouverneurs. Accusé de vol par escroquerie et d'évasion fiscale, il est condamné à huit ans de bagne. En 2010, au terme d’un second procès, il est condamné à six de prison supplémentaire pour avoir détourné 400 millions de tonnes de pétrole et blanchi 23 milliards de dollars. En cadeau bonus, Poutine lui collera sur le dos l’assassinat du maire de la ville où est basée Ioukos. Entre-temps, sa société est rachetée aux enchères pour une somme dérisoire par une société-écran, puis revendue trois jours plus tard à Rosneft, dirigée par un fidèle du Kremlin. 

 

Meurtres, pétrole et parano

 

Ce destin digne d’un demi-dieu – l’ascension vers l’Olympe, avant la descente aux enfers - , Cyril Tuschi le transcende par son talent. Son film est une course-poursuite haletante, une incroyable traque de la vérité au pays de Kafka. Les témoignages se multiplient, se contredisent, accablent, lèvent le voile. En même temps, Tuschi flippe sévère et se met en scène : il s’est fait voler plusieurs fois ses ordinateurs, ses disques durs, il est sur écoute. Il ne fait pas bon d’être journaliste en Russie (remember Anna Politkovskaïa et Alexandre Litvinenko !) et Tuschi sombre dans la paranoïa, cherche des micros dans ses chambres d'hôtel, s’équipe d'un système pour simuler de fausses adresses IP depuis son ordinateur. Il tournera néanmoins pendant quatre ans et se révèle un vrai metteur en scène qui ose des plans absolument sublimes et insère même des scènes en animation de Khodorkovski, créant un décalage quasi onirique. Epatant ! 

 

Le mystère Khodorkovski

Au niveau des scoops, pratiquement tout ce qui est dans le film a déjà été révélé, mais rarement par des personnalités qui acceptent de témoigner face caméra. Il y a cependant deux révélations renversantes : un conseiller de Medvedev qui, commentant le fait que Khodorkovski aurait dit que Poutine se servait du Kremlin pour couvrir des activités criminelles, affirme « Ce n'est pas poli, mais c'est vrai ». Et Joschka Fischer, ancien ministres des Affaires étrangères d’Allemagne, qui raconte comment Poutine, lors d'une visite à Hambourg, se vantait qu'il était en train de voler Ioukos à Khodorkovski. Et puis, à la fin du film, il y a un moment de sidération. Lors du second procès, Tuschi parvient enfin à interviewer Khodorkovski. La caméra de Tuschi s’approche et tente de capter le mystère de cet homme qui pourrit dans un bagne sibérien et qui continue à défier Poutine. Quand le cinéaste lui demande pourquoi il est revenu en Russie alors qu’il savait qu’il allait être arrêté, Khodorkovski se fige et déclare : « L’homme intelligent résout les problèmes, le sage les évite. J’aurais du être plus sage… » Il est enfermé dans une cage, comme un animal, il y a des policiers tout autour de lui, mais il affiche un air serein, le sourire d’un moine tibétain. Son visage rayonne. Après sept ans de prison et de privation, il résiste toujours. Il est libre ! 

 

 

Khodorkovski de Cyril Tuschi (DVD CTV International et Happiness), sortie le 28 mars

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