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Jean-Louis Richard : « Sur Emmanuelle, j’ai tout fait »

 

 

 

Derrière le plus célèbre film érotique français, un homme a beaucoup oeuvré. Pour s'éteindre dans un quasi anonymat. 

 

 

Le scénariste, comédien et metteur en scène, Jean-Louis Richard est mort à 85 ans dans l’indifférence générale en juin dernier. Seul un journaliste du Monde s’est souvenu que Jean-Louis Richard avait été le premier mari de Jeanne Moreau, un pilier de la Nouvelle vague, un ami et collaborateur de François Truffaut avec qui il avait écrit plusieurs scénarios dont La Nuit américaine, pour lequel il reçut un Oscar. Dans les années 80, il était devenu un très bon acteur de second plan, enquillant une soixantaine de rôles, notamment celui du critique collabo Daxiat qui se fait rosser par Depardieu dans Le Dernier métro.

 

 

Je l’avais rencontré en 2005, à propos d’un livre sur le film Emmanuelle, dont il avait été le scénariste et bien plus encore. 

 

Il souffrait à l’époque de la maladie d’Alzheimer, mais ses souvenirs - absolument limpides - m’ont ensuite été confirmés par plusieurs membres de l’équipe du film, notamment la monteuse Claudine Bouché et le chef op’ Richard Suzuki. 

 

 

Un porno qu'on peut voir en famille

 

Fidèle de François Truffaut, comment êtes-vous arrivé sur Emmanuelle ?

 

Jean-Louis Richard : En 1973, je travaillais comme concepteur dans la publicité. Je peux même dire qu’Emmanuelle est dans la droite lignée de ce que je faisais dans la pub, à savoir mettre en valeur des produits. Emmanuelle, c’est une savonnette bien enveloppée, bien marketée. Le producteur Yves Rousset-Rouard est venu me trouver parce que je venais d’être nominé aux Oscars pour La Nuit américaine de François Truffaut. Il recherchait une certaine légitimité. Quant à Alain Cuny, il n’acceptait de faire le film qui si le scénariste lui convenait. Je l’avais connu car j’avais eu un projet de théâtre avec lui qui ne s’était pas concrétisé. Il m’aimait beaucoup, il avait confiance en moi. 

J’ai accepté pour l’argent. Je croyais à ce projet qui m’en a fait gagner beaucoup et qui m’en fait encore gagner ! J’ai signé un contrat très favorable, avec un très beau pourcentage (de fait, Jean-Louis Richard et le cinéaste Just Jaeckin sont les seuls à avoir accepter la proposition du producteur : travailler au pourcentage. Cette prise de risque a fait leur fortune. NDR). Je pensais que c’était le moment de faire un tel film. Mon idée, c’était d’écrire un film porno qu’on irait voir en famille. C’est ce qui s’est passé ; personne n’avait honte en allant voir Emmanuelle. Ce n’était jamais arrivé pour un film de ce genre. C’est quasiment un concept de publicité. 

 

L'inspiration de Bangkok

 

Comment s’est passé l’écriture ?

 

J-L R : J’ai écrit le scénario tout seul dans l’appartement de Just. Il ne s’y est pas beaucoup intéressé. J’ai rédigé pendant deux mois. Une fois le scénario terminé, Just l’a fait lire à Philippe Labro qui lui a dit qu’il le trouvait formidable et qu’il donnerait n’importe quoi pour le tourner. Quant à moi, j’ai travaillé le plus professionnellement possible, mais je ne trouvais pas le scénario très bon… Le scénario est beaucoup plus érotique que le film. J’avais même écrit une scène d’accouchement. Yves Rousset-Rouard a tout simplement arraché la page du scénario. Lui et Just étaient de grands puritains. Vous savez, la femme avec la cigarette, on l’a connue (Jean-Louis Richard fait ici référence à une des scènes cultes du film, quand une danseuse thaïlandaise fume avec son sexe, NDR). On l’a rencontrée dans un cabaret de Bangkok. Elle fumait avec son sexe et, nue, sur votre table, elle parvenait à attraper un billet roulé avec son sexe. 

 

 

Vous avez travaillé avec l’auteur du roman ?

 

J-L R : J’ai refusé de rencontrer Emmanuelle Arsan, je n’aimais pas son livre. On a voulu me la donner comme collaboratrice, j’ai décliné. Je ne voulais pas avoir d’entraves, adapter librement. Je n’ai pas été fidèle au livre, il y a juste la scène avec les femmes de l’ambassade autour de la piscine qui est la même. J’ai repris très peu du dialogue d’Arsan. C’est un scénario assez rigoureux, mais c’est le scénario dont je suis le moins fier. Je l’ai fait consciencieusement et pas du tout cyniquement. Je n’étais simplement pas intéressé. Je pense qu’il y a seulement deux personnes qui ont fait leur travail avec sérieux sur ce film, c’est la monteuse Claudine Bouché et moi-même. J’ai été honnête.

 

Le succès c'est d'abord Sylvia

 

Et pour le choix de Sylvia Kristel ?

 

J-L R : C’est moi qui ai choisi Sylvia. Just Jaeckin est revenu d’un casting en Hollande avec des bandes. Pas très sûr de lui, Just avait choisi une fille et il m’a demandé ce que j’en pensais. Je l’ai rencontrée, elle était magnifique, mais elle ne convenait pas du tout ; elle avait des seins énormes, elle était d’une sensualité trop évidente. J’ai demandé à visionner toutes les bandes et je tombe sur Sylvia Kristel. C’était évident ! Elle avait les cheveux très courts, elle était très belle, avec cette réserve incroyable. Une distante qui convenait parfaitement au rôle. J’ai dit aux producteurs Lucien Duval et Yves Rousset-Rouard : « C’est elle et personne d’autre ! » Ils m’ont suivi ! Le succès d’Emmanuelle, c’est tout d’abord Sylvia. Une autre actrice et le film n’était qu’un de ses nombreux petits films érotiques. 

 

Sur les papiers officiels que j’ai pu consulter, vous êtes crédité comme conseiller technique.

 

J-L R : Just Jaeckin n’avait jamais fait de films et ne voyait pas la difficulté inhérente à la réalisation. Il ne se rendait pas compte. C’était un enfant, il était incapable de faire un film. Il fallait bien que quelqu’un le fasse… Je suis allé en Thaïlande pour les repérages et j’ai sélectionné tous les décors du film. J’ai écrit mon scénario avec tous mes choix de décors. Dans le scénario, j’ai donné de nombreuses indications techniques. Je n’ai pas participé au tournage, mais j’ai énormément travaillé sur le montage avec Claudine Bouché, à la postsynchronisation. Je n’étais pas du tout d’accord avec la façon dont tout cela avait été tourné, mais je ne voulais pas abandonner le film. J’ai fait le maximum pour Emmanuelle, pour que ce film soit le meilleur possible. C’est moi qui ai dirigé la voix de Sylvia Kristel lors de la post-synchro. J’ai tout fait. 

A Paris, Alain Cuny ne voulait plus parler à personne d’autre que moi. Si Just voulait lui dire quelque chose, cela devait transiter par moi… Il me disait : « Qui est ce cinéaste qui filme des gens qui font l’amour comme s’il filmait des mouches ? » Il était très difficile, mais pas avec moi. Il faut quand même ajouter que c’était un prodigieux comédien. Enlevez Alain Cuny, il ne reste plus grand-chose…

Mais vu la « qualité » du film, je ne souhaitais pas apparaître au générique, malgré la pression des producteurs. Je n’ai jamais cédé. 

 

Bachelet a été malhonnête

 

Je crois que vous ne portez pas Pierre Bachelet, l’auteur de la musique d’Emmanuelle, dans votre cœur.

 

J-L R : Dans ce métier, je n’ai rencontré qu’une seule personne véritablement malhonnête, c’est Pierre Bachelet. Il était convenu que j’écrive les paroles de la chanson du film. J’avais pris du retard et à l’époque, j’écrivais un scénario avec Claude Berri, Le Mâle du siècle, à Cannes, au Carlton. Un jour, la production m’appelle et me demande d’envoyer immédiatement les paroles. Claude m’a enfermé dans ma chambre et ne m’a laissé sortir qu’une fois les paroles écrites, soit deux heures plus tard. Je lui ai même chanté les paroles à travers la porte. Le jour de l’enregistrement, Bachelet a changé quelques petites choses et a déposé le titre à la Sacem. Il a dû gagner 150 millions avec les paroles… Je voulais lui mettre mon poing dans la figure, puis j’ai laissé tomber…

 

Parlez-moi un peu de François Truffaut.

 

J-L R : Ma plus belle histoire dans ce métier, c’est ma rencontre avec François. Nous sommes devenus amis à l’époque des 400 coups et il m’a dit : « Ca vous intéresse que je vous prenne comme consultant au montage sur Tirez pas sur le pianiste ? » Et comment ! J’ai été consultant à tous les postes de ses films. Je n’étais pas un scénariste, j’étais un ami qui donnait un coup de main. Nous étions tout le temps ensemble. J’ai toujours travaillé avec François. J’ai signé cinq ou six de ses scénarios, mais je pense qu’il y a des phrases de moi dans chacun de ses films. 

 

Vous avez été scénariste, réalisateur et acteur. 

 

J-L R : J’ai également beaucoup travaillé comme script-doctor, je bossais sur les films en difficulté. C’était ma spécialité. J’ai réalisé cinq ou six films, mais je ne compte plus ceux que j’ai repris en cours. Dans ce business, j’ai fait tous les métiers. J’ai joué dans une soixantaine de films. Faire l’acteur, c’était une récréation. J’ai levé le pied car je souffre de la maladie d’Alzheimer, malgré une mémoire formidable. Evidemment, cela ne finit pas très bien…

 

 

 

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