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LAURENT JOFFRIN CONTRE LAURENT JOFFRIN

En trente ans d'office éditocratique, le patron du Nouvel Obs a beaucoup prêché, au méchant risque de s'emmêler dans ses psalmodies sur le marché. Mais après tout ce n'est pas le journaliste qui tourne c'est le pouvoir.

 

 

Dans un « éditorial de Laurent Joffrin », Laurent Joffrin, directeur du Nouvel Observateur, revient sur la tuerie so yankee « qui a endeuillé » le 20 juillet « la petite ville d’Aurora, dans le Colorado » (United States of America).

Il voit dans ce carnage une manifestation « d’une idéologie typiquement américaine », ancrée notamment dans la libre circulation des armes, où chacun se méfie de « l’État central » et « veut pouvoir se défendre seul », et dans laquelle « l’intérêt de l’individu » l’emporte donc « sur celui de la collectivité ».

Pour le big boss du Nouvel Obs, nous devons, d’urgence, « méditer sur » cette inquiétante doxa de « l’individu roi ». Et elle doit d’autant plus nous faire réfléchir, que « les mêmes arguments sont utilisés aux Etats-Unis, et maintenant en Europe, pour récuser » aussi « toute régulation financière, pour détruire ou étouffer l’État-providence », et pour « faire reculer l’intervention publique » - et ça ? « Cette philosophie qu’une partie des élites voudrait imposer en Europe » ? 

C’est terriblement dangereux, explique Laurent Joffrin, car « cette allergie aux règles communes » provoque des « désordres », des « inégalités », de la « dureté sociale », de la « violence », une « prolifération des pouvoirs de fait », et un « rétablissement de la loi du plus fort » - et plus, si affinités. 

 

Ce constat de Laurent Joffrin est parfaitement exact. Il est, même, frappé au coin d’un réalisme qui honore le taulier de L’Obs.

Mais il y manque la précision, importante, que Laurent Joffrin lui-même est l’un – non le seul, mais non le moindre - des propagandistes de l’individualisme réifié qui selon lui nous précipitent collectivement vers un modèle de société inégalitaire et violent.

 

30 ans de glorification du marché

 

Depuis bientôt trente longues années, il s’est en effet illustré par la régularité de ses crânes contributions à cet endoctrinement - principalement fondées sur la fustigation de l’État et sur l’exaltation des vertus émancipatrices de l’individualisme, et tout à fait caractéristiques, par conséquent, de l’égarement d’une (considérable) partie des élites occidentales qu’il dénonce à si bon droit dans son éditorial.

 

Dès 1984, il lance ainsi, dans un supplément reaganolâtre du quotidien Libération intégralement dédié à une délirante célébration de « la crise » (et à l’accusation publique des « citoyens assistés » intoxiqués aux provendes de « la Sécurité sociale », des « allocations familiales », de l’«assurance chômage » et de l’«assurance retraite »), un appel à la prompte « réhabilitation de l’initiative et de l’individu ».

Il est plus que temps, exige alors Laurent Joffrin, que l’État, disqualifié, « cède » enfin « la scène aux vrais acteurs » de « la grande mutation », formidablement stimulante, que certains attardés mentaux, « par commodité », continuent sottement d’appeler « la crise ».

 

 

Pour dessiller ces tristes crétins, il proclame : « Comme ces vieilles forteresses reléguées dans un rôle secondaire par l’évolution de l’art militaire, la masse grisâtre de l’État français ressemble de plus en plus à un château fort inutile ». Puis il énonce que la France, pour se libérer complètement  des chaînes de l’étatisme soviétoïde où l’avaient enfermée dans les décennies précédentes MM. Gaulle, Pompidou et Giscard d’Estaing – bien connus communistes –, va devoir se rendre à l’évidence que « la vie sourd de la crise, par l’entreprise » et « par l’initiative » individuelle.

 

Le marché est de gauche, si si

 

Quelques années plus tard, Laurent Joffrin se félicite d’avoir si fort « inject(é) du libéralisme » dans Libération : « On a été les instruments de la victoire du capitalisme dans la gauche », avoue-t-il. Et c’est admirable, car : « Le capitalisme est l’avenir de la gauche ». (Et d’ailleurs : « Le marché est de gauche » - avis aux amateurs.)

 

Après cela, il semble traverser – dans le début des années 2000 - une période de relative incertitude, où il paraît même douter parfois du bien-fondé de ses propres prêches : il lui arrive, alors, de constater (en 2001), pour le déplorer, que « sous la poussée du capitalisme nouveau, le pouvoir s’est privatisé ». Puis, totalement désorienté, il finit par considérer (en 2006), après l’avoir exhortée pendant 22 ans à se soumettre pour de bon aux dures mais justes lois du marché, que « la gauche » a trop largement succombé au chant des sirènes du marché – et qu’elle a dès lors « été incapable de réduire le chômage, de vaincre l’exclusion, d’assurer l’égalité des chances ».

 

Les éditocrates osent tout

 

 

Mais très vite, Laurent Joffrin se ressaisit, et, reprenant au refrain sa mélopée préférée, se remet à psalmodier (en 2007) qu’il n’en peut décidément plus (cela fait alors un quart de siècle qu’il le répète) de « la vieille gauche étatiste, dépensière, idéaliste », et que : « Oui, il y a des vertus dans le risque, dans l’entreprise. (…) Oui, il y a des vertus dans la concurrence. (…) Oui, il y a des vertus dans la reconnaissance du mérite et de la compétitivité pour fixer les rémunérations et les promotions ».

Moyennant quoi, très logiquement : son credo, fondé sur un quart de siècle de rumination des mêmes odes à la compétitivité concurrentielle (libre et non faussée), l’amène, quand PSA annonce en juillet 2012 le licenciement de 8.000 salariés, à reprendre, en canon, les « arguments » de la direction du groupe automobile.

 

Après quoi, donc, il rédige une vive fustigation des « élites », pour observer, très justement, que, sédimentées dans l’exaltation de l’individu roi et totalement allergique aux règles communes, elle préparent un monde d’«inégalités » et   de « violence » - et cette oscillation, dans laquelle entrent peut-être quelques mesures de tartuferie, peut assurément surprendre, mais elle s’explique, très simplement, par l’évidence que les éditocrates osent tout : c’est même à ça qu’on les reconnaît.

 

 

 

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