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« ISLAMOPHOBIE » : le mot qui gêne

L’éditocratie n’aime pas être confrontée à l’islamophobie ambiante : elle a donc entrepris de réécrire l’histoire de ce mot.

 

En 2003, l’éditocrate Caroline Fourest explique – sans toutefois produire à l’appui de cette assertion la moindre citation précise – que « le mot “islamophobie“ a été pour la première fois utilisé en 1979, par les mollahs iraniens qui souhaitaient faire passer les femmes qui refusaient de porter le voile pour de “mauvaises musulmanes“ ». Deux ans plus tard, elle dénonce, dans un burlesque essai (qui lui vaudra d’être distinguée par très chiraquien Jean-Louis Debré), le « piège du mot “islamophobie“ », qui a (cette fois-ci) été fabriqué, explique-t-elle, par « certains groupes islamistes anglais » soucieux de se poser en « victimes » pour mieux faire taire « les critiques contre l’islam » - et qui seraient soutenus dans l’installation de ce « piège sémantique » par « le Parlement musulman de Grande-Bretagne, l’organe représentatif des musulmans anglais ».

 

 

D’autres fieffés penseurs partagent ces avis, comme, par exemple, l’essayiste Pascal Bruckner, qui, en 2006, explique de son côté (1) – mais toujours sans documenter cette certification – que « pour prévenir tout blâme, les intégristes » musulmans « ont forgé dans les années 1970 le terme d’islamophobie », à la fin de s’en faire un « bouclier sémantique ». (Puis de répéter, quatre ans plus tard, dans une tribune publiée au mois de novembre 2010 par le quotidien Libération, que, « forgé par les intégristes iraniens à la fin des années 1970 pour contrer les féministes américaines, le terme d’“islamophobie“, calqué sur celui de xénophobie, a pour but de faire de l’islam un sujet intouchable sous peine d’être accusé de racisme ». Puis d’ajouter, comme autant d’irréfragables évidences, que « le terme d’islamophobie remplit plusieurs fonctions », et qu’il sert notamment à « nier pour mieux la légitimer la réalité d’une offensive intégriste en Europe », à « attaquer la laïcité en l’assimilant à un nouveau fondamentalisme », et (« surtout ») à « faire taire les musulmans qui osent remettre le Coran en cause, en appellent à l’égalité entre les sexes, au droit à l’apostasie et aspirent à pratiquer paisiblement leur foi sans subir le diktat des doctrinaires ou des barbus ». Puis de conclure que « cette création » est « digne des propagandes totalitaires ».)

 

Des penseurs pris de psittacisme

 

Ou comme le philosophe Michel Onfray, pour qui « ce mot, islamophobe, a été forgé de toutes pièces par les mollahs pour déconsidérer quiconque n’est pas musulman comme l’orthodoxie l’y invite » - et qui tire de ce constat l’enseignement que « l’emploi de ce terme installe celui qui le choisit du côté des religieux intégristes ».

 

Abrupte, cette dernière assertion a du moins le mérite d’exposer crument ce qui motive ces dignes intellectuel(le)s : lorsqu’ils répètent, pris de psittacisme, que l’islamophobie est une invention des élites khomeynistes, c’est dans l’intention, évidente, de disqualifier quiconque relèverait dans l’époque des pulsions effectivement islamophobes – en suggérant, avec beaucoup d’insistance, qu’un tel relevé range de fait celles et ceux qui l’effectuent dans le camp du fondamentalisme mahométan.

 

Problème : ces affirmations sont fausses, et mensongères.

Puisqu’en effet : loin d’avoir été forgé par des religieux iraniens – ou des musulmans britanniques – dans la fin des années 1970 le mot « islamophobie » se trouvait déjà dans un ouvrage publié à Paris en 1910, et dont l’auteur, Alain Quellien (qui ignorait probablement tout de ce qui se produirait soixante-neuf ans plus tard à Téhéran), relevait (déjà) : « Il y a toujours eu, et il y a encore, un préjugé contre l’islam répandu chez les peuples de civilisation occidentale et chrétienne, (chez qui,) pour d’aucuns, le musulman est l’ennemi naturel et irréconciliable du chrétien et de l’Européen, l’islamisme est la négation de la civilisation, et la barbarie, la mauvaise foi et la cruauté sont tout ce qu’on peut attendre de mieux des musulmans. » 

L’affirmation selon laquelle ce mot serait d’invention récente est donc, insistons-y, une menterie – puisque l’islamophobie a été définie dès le tout début du XXesiècle pour ce qu’elle est vraiment : l’expression d’un préjugé anti-musulman.

Mais ce bobard est fort utile à qui fait profession d’entretenir contre la religion mahométane une tension permanente : il continue donc d’être régulièrement présenté comme une vérité révélée.

 

Du bobard comme un des beaux-arts

 

Au mois de mai 2011, par exemple, l’hebdomadaire Marianne (le même, dont la chefferie n’hésite jamais à fustiger, sans rire, le « panurgisme » des journalistes français) a publié, pour expliquer à son lectorat « pourquoi l’islam fait peur » , un dossier de quarante pages où les journalistes Éric Conan et Martine Gozlan récitaient, fidèlement, que « le terme “islamophobie“ » a été inventé « en 1979 » par « les mollahs iraniens ».

 

Plus récemment – c’était le 17 octobre dernier -, Thomas Legrand, éditorialiste à France Inter, a psalmodié à son tour : « Oui, ce mot que l’on entend beaucoup en ce moment pose problème. Il est porteur de confusion et d’instrumentalisation victimaire. Il est apparu en 1979 quand, juste après le renversement du Shah d’Iran, des féministes américaines et des Iraniens opposants de gauche, qui avaient milité pour la révolution et la démocratie, se sont scandalisés des premières décisions sexistes et liberticides du régime de l’ayatollah Khomeini. Ils ont été qualifiés par Téhéran “d’islamophobes“. »

 

Et Pascal Bruckner – de retour - a bissé, dans un mensuel réactionnaire : « Ce mot-valise créé à la fin des années 1970 par les mollahs iraniens et calqué sur le terme “xénophobie“ visait (et vise toujours) à interdire toute critique de l’islam. »

 

Car après tout : la vérité, vue depuis les hauteurs d’où la mesure l’éditocratie, n’est tout de même pas si importante, qu’elle doive empêcher la disqualification des bien-pensants qui s’obstinent à considérer que l’islam ne leur pose aucun problème particulier…

 

 

(1) Dans le drolatique ouvrage paru en 2006 où il prétend dénoncer – c’est son titre - une imaginaire « tyrannie de la pénitence ».

 

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