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La piètre visite du roi Makodou VII à Marseille

Tout le monde sait que je ne suis pas Stephane Bern (grâce au Ciel !), mais tout le monde sait que l’actualité d’un souverain bizarre, inconnu, oublié, rejeté ou méprisé me fera courir à travers la contrée pour en savoir plus.

Voilà pourquoi hier, je me trouvais sur le quai des Belges et face à la mer. On m’avait annoncé l’arrivée par voie maritime de S.A.R Makodou VII, jeune et nouveau roi du Fioupéland, petit royaume du golfe de Guinée. Je m’étonnais toutefois de ne voir à mes côtés aucune délégation, aucun officiel, aucune presse, pas un drapeau.

Une vedette arriva du fond du port et un jeune Africain en boubou blanc immaculé en descendit : c’était le roi. Je fléchis le genou, lui souhaitai la bienvenue.

« - Je vous sais gré de votre accueil affable, me dit le roi, mais je m’étonne un peu, le confesserai-je, de ne voir personne. Sont-ce vos usages ? »

J’encourageais le souverain à patienter… Un simple contretemps à l’évidence…
Mais comme personne ne venait, malgré la patience du roi, pour tenter de sauver la situation je proposais de l’accompagner jusqu’à l’Hôtel de Ville… Oui, là-bas… où là… de toute évidence…
Sans rechigner, Makodou VII accepta de me suivre, ce n’était pas si loin.

« Préférer le désordre à l’injustice »

La pagaille marseillaise en toile de fond, l’auteur Gilles Ascaride mène sa vie entre la sérieuse sociologie et le défouloir de l’écriture. Lui-même se définit volontiers comme un « penduleux ». Un de ces poissons qui naviguent à vue entre ses désirs et les exigences de la vie. Touche à tout, dévoreur de bouquins, contestataire de nature, il hérite de son père italien, ouvrier et « parfait autodidacte », de cette fameuse passion des lettres et du théâtre. Il est avec sa sœur Ariane (comédienne) et son frère Pierre (metteur en scène) le troisième maillon de la chaîne. Il précise : « mon père écrivait, jouait et mettait en scène. À nous trois, on a réalisé ce que notre père n’a pu achever dans sa vie. » Élève du Conservatoire de théâtre de Marseille, il fait ses débuts sur les planches et signe un premier livre à 25 ans, Philactère s’en va-t-en guerre. Mais le succès se faisant attendre, il tire l’autre corde de son arc, la sociologie, devenant même docteur en la matière. Son terrain de jeux, évidemment, Marseille, encore et toujours. Cette ville qui « l’énerve » autant qu’elle le « passionne ». De cette contradiction naît le « mystère », ce n’était toutefois pas faute de la décortiquer. En 2000, il signe avec un collectif de chercheurs La ville précaire. Immigration, politique, culture identitaire, tout y passe. Il réalise, en 2005, une transcription plus littéraire du sujet. Tirant à boulets rouges sur ce qu’il appelle « le mythe Marseille », il fustige la politique de la ville qui favorise l’exclusion des couches populaires du centre-ville vers la périphérie. Il ajoute « il y a trop de pauvres pour en faire une ville de riches ». Ne pas croire non plus que Gilles Ascaride est un auteur régionaliste, l’homme a bourlingué partout dans le monde, ses cultures sont multiples et il s’étonne juste de ce besoin constant de revenir vers l’épicentre de son imaginaire : Marseille. Son royaume est avant tout la littérature et sa dernière famille d’adoption est celle de « l’overlittérature ». Un courant fondé sur l’humour et le style dont Henri-Frédéric Blanc et André Not sont avec Gilles Ascaride les fondateurs. Polar, essai et pamphlet se croisent et se télescopent dans le champ galactique marseillais. Chapeautée par la sympathique maison d’édition l’Ecailler du Sud, Gilles Ascaride signa les titres L’excessive enquête aixoise et Attention centre-ville. Dans d’autres collections, Dernière histoire du monde, Amours modernes, Un roi à Marseille, Je n’écrirai pas de roman, Retrouver Petofi

Un planton chamarré et costaud nous barra le passage. Croyais-je que l’on voyait le Maire comme ça ? En passant ? J’expliquais l’embarrassante situation… Vous voyez bien…Sa Majesté… Il parut me comprendre et me demanda de l’attendre. Ce que je fis en essayant d’intéresser Makodou VII à l’architecture extérieure du splendide édifice et, ma foi, il était connaisseur.

Revint le planton :

« - Je suis chargé par Monsieur le Maire de vous dire qu’il n’y a pas méprise ni erreur, mais au contraire une attitude politique voulue et responsable. Rappelez-vous que la dernière fois que nous avons cru bon de recevoir un roi, c’était Alexandre Ier de Yougoslavie, le 9 octobre 1934 et qu’on l’a abattu dans les premiers mètres de la Canebière. En prime, ça nous a coûté un ministre. Alors non, merci, par mesure de précaution, plus rien de tel. Ce monsieur roi peut aller se promener sans problème et même, s’il veut faire quelques achats, il y a dans le quartier Belsunce, un peu plus haut, certainement ce qu’il lui faut. Voilà. À votre service. »
Puis il ajouta sur le ton de la confidence :

« - Ça bien sûr, de mon point de vue, c’est la version officielle. Mais il me semble à moi, qu’il y a un petit quelque chose de plus, un bada. Vous le savez Monsieur le Maire a dit qu’il voulait faire revenir les Marseillais sur la Canebière, alors, je m’excuse hein majesté, c’est vrai que vous êtes bien sage bien gentil, mais bon, sans vouloir vous vexer, vous avez pas la bonne couleur, voilà, vous avez mal encapé ! Je préfère vous le dire franchement. D’ailleurs, si vous reveniez pas ce serait encore mieux. Ça vous éviterait les frais. »



 C’est égal
, me dit songeur Makodou VII, tandis que, honteux, je le raccompagnai à sa vedette, voilà qui contrarie mes projets et m’enlève du bonheur de vivre. Mon arrière grand-père, le roi Mindogon III, avait été si bien reçu dans votre ville en avril 1906 à l’Exposition Coloniale de Marseille qu’il en avait gardé un amour particulier pour cette ville, amour qui s’est transmis depuis dans la famille royale Fioupélandaise. Il se trouve que notre petit pays vient de se découvrir riche en pétrole, en uranium et en diamants. J’avais l’intention de remercier Marseille un siècle après en finançant des clubs de sports, en y créant un centre culturel africano-européen de taille internationale, et même de lui donner une forme d’exclusivité pour le transit de nos marchandises. Ma foi, tant pis, c’est bien décevant. Je vais aller du côté de Naples, qui sait ?

Il monta à bord et en s’éloignant me fit ses adieux en agitant élégamment son mouchoir.


Gilles Ascaride


bon anniversaire Gilles

Le 8 août 2007, il fête ses 60 ans et pas question de se monter le chou.