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Le dalaï lama me fait peur

Pour les avoir trop comptés, les cadavres de ceux qu’on assassine ne me laissent pas dans cette indifférence qu’on éprouve face à un écran plat où bougent des images. Je sais que ces corps représentent un nom, une famille, une histoire et des sentiments, voire des idées. Les morts de Lhassa sont comme tous les autres. Ils sont de trop.

Ce qui me met en colère c’est de savoir qu’ils sont morts pour rien, c’est-à-dire pour le dalaï lama. Folklore, encens, médecines douces, jolis drapeaux : le Pape du Tibet est, en cinquante ans, devenu une sorte d’abbé Pierre planétaire, un type au poil que tout le monde devrait rêver de compter dans sa famille. Moi, le dalaï lama me fait peur. À l’heure du grand barnum religieux et mondial, du forum de la spiritualité, il n’est qu’un imam, un curé, un rabbin de plus. Sauf qu’il grimpe au ciel à bras nus.

Enfant, le saint homme a eu un nazi autrichien comme précepteur. L’un de ces alpinistes qui attaquaient l’Eiger pour, au retour, avoir le plaisir d’être décoré par Hitler. Péché d’enfance ? Peut être. Mais le dalaï lama n’a jamais renié ce maître auquel il a rendu visite jusqu’à sa mort. Sous son règne, les aristocrates et les religieux possédaient 95% du territoire. Les autres étaient des serfs, des esclaves. Le seul moyen pour échapper à cette condition, se faire moine… Et dans le registre des « lois », les codes 13 et 16 donnaient le moyen de calculer le juste prix du manant que le seigneur souhaitait vendre ou acheter. Une sorte de charia tibétaine donnait le droit à l’autorité de mutiler pour punir.

Jusqu’en 1951, aucun grand pays n’a reconnu le Tibet qui, d’ailleurs, blotti dans ses prières et ses suzerainetés ne demandait rien à personne. Quand Mao est venu mettre la main sur ses voisins du haut. Là où il n’avait rien à faire. L’Occident s’est subitement soucié du Tibet, puisqu’il est devenu un bâton pour taper sur le communisme. La CIA a ouvert des camps d’entraînement, des lignes de crédit : la politique as usual.

Un peu éclairés sur la nature du pouvoir qui a été le sien jusqu’en 1959, sauf à aimer Khomeiny et les théocraties, les amis du « Tibet Libre » ne devraient pas souhaiter le retour au pays de son joug aristocratico religieux. Un Tibet libre ? Oui mais une démocratie. Pas une monarchie de droit divin où un clignement d’œil du dalaï serait le moyen d’établir le poids de l’impôt, celui de la vie et de la mort. Ceux qui m’épatent, ce sont ces militants sincères qui, justement au nom de la démocratie, demandent qu’un Dieu vivant revienne sur son trône… Pour les non croyants ce serait un ultime athée missa est. Quant à la Chine ? La question est de savoir si nos post-staliniens parfumés au dollar auront assez de munitions pour assassiner des Tibétains, mais aussi leur contingent quotidien de détenus sortis des prisons au petit matin. À l’heure du bourreau.

Demain, une journaliste de Bakchich répondra à ce coup de boule.