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Des myrtilles à 22 euros le kilo? C'est de votre faute!
« C’est que les clients nous demandent des fruits qui ne sont pas de saison », dit le marchand, en exhibant des framboises et un melon. « Les framboises, elles viennent du Chili, alors, forcément, et le melon, c’est du melon français, puisqu’il vient de la Guadeloupe, mais là aussi, il y a le transport … ». Travelling sur des myrtilles à 22 euros le kilo, et des raisins à 12 euros venus d’Afrique du sud, si je ne m’abuse. Une cliente en a acheté une grappe : « Ben oui, c’est cher, mais, bon, quand on aime ça… ».
Conclusion : si le prix du cabas augmente, c’est la faute aux désirs effrénés du consommateur. À sa passion des primeurs, du décalé, de l’exotique. Soit : j’ai vu de modestes fèves du Var, après dix kilomètres de voyage, atterrir à plus de 12 euros le kilo sur un marché de La Ciotat : « c’est les premières ! »… Mais elles faisaient tapisserie. Comme les premières asperges. À côté, des salades à 1,5 euro, des patates banales à 1,3 euro. Les myrtilles font passer la pilule : comme elles sont exorbitantes, le reste a l’air bon marché…
Le marché, c’est à l’heure de la fermeture qu’il faut le voir. Quand des petites vieilles bien propres sur elles, des retraités pas vieux et des jeunes pas voyous cherchent dans les déchets et les invendus de quoi faire une soupe, quelques salades passées, deux patates, une pomme à peine abîmée, les fonds de cageots, quoi, qu’on laisse avec le cageot. Petites pensions, petits boulots, étudiants. La Sarkofrance d’en bas.
Là, ils se gavent de fraises d’Espagne à 2 euros le demi-kilo, qui commencent à pourrir dans les barquettes au bout de deux jours, on en jette beaucoup. S’il reste des framboises d’Australie, ils prendront. Mais ils n’en réclament pas. Ras-le-bol d’entendre une douzaine de professions expliquer ses spéculations par les demandes pressantes des consommateurs. En dessous d’une fortune digne de l’ISF, la passion pour les cantalous de Noël et les cerises de septembre se rencontrent rarement, on la réserve aux femmes enceintes, puisque désormais elles trouvent des fraises neuf mois sur douze sans avoir à trépigner. Ou alors, caprice d’un jour. Je n’ai jamais vu des chalands se former en manif’ place du marché pour exiger, slogans et banderoles à l’appui, du chasselas de Mongolie.
Je n’ai jamais entendu non plus (malgré une fréquentation régulière des marchands de vins fins et des rayons pinard des supermarchés) un gars se pointer en hurlant : « Foutez-moi la paix avec vos Bergerac et vos Côteaux-du-Layon, je veux des vins de cépage, parce que, sinon, l’étiquette est trop compliquée ! »
Eh oui, c’est au nom de la « demande » pressante du client (et, j’insiste, de sa prétendue incapacité à lire les étiquettes !) qu’on a inondé nos rayons de Merlot, de Syrah, de Cabernet-Sauvignon (ce qui passe encore), mais aussi de Cinsault (en général, pas terrible), en lieu et place des vins de terroir. Enfin, je veux dire qu’on a essayé de nous fourguer cette « transparence » bien pratique pour les marchands de pinard, car elle permet de verser dans une même cuve vingt ou trente provenances devenues totalement (donc fiscalement) incontrôlables…
Qu’on ait cette approche du vin outre-Atlantique, admettons ; que les Alsace, vins de cépages, soient l’exception française qui confirme la règle, soit ; mais ce que le consommateur préfère, à l’évidence, c’est un Côtes-du-Rhône ou un petit Bordeaux, et il ne va pas réclamer à cor et à cri un Cabernet Franc (j’en ai vu au prix considérable de 5,80 euros, sans la moindre indication de provenance…).
Et ainsi de suite. Malgré les démentis. Renault s’enlise dans une berline haut de gamme invendable, et se trouve en rupture de stock de Logan. Une étude affirme que la 4L reste la voiture idéale pour deux tiers des Français, et on essaie de nous vendre des miracles d’électronique (donc, irréparables) qui tournent les roues à la place du conducteur tout en lui récitant son horoscope du jour.
Les boulangers prétendent qu’on exige des pains artistiques à 1,4 la flûte, à l’authentique farine de glands de moines ; les laitiers cèdent à l’engouement pressant pour les « laits à teneur de vitamines garantie » ou « récoltés dans des fermes sélectionnées » (sic), qui, disent-ils, leur sont demandés avec supplications par des mères inquiètes. Oui, mais, dira-t-on, c’est ça, la société de consommation : il faut vendre du plaisir, donc, du rêve… et du mensonge. À qui ? À la France qui a mal au loyer et rogne sur les vacances ? Dernière merveille : une crème de beauté au caviar, très attendue de Mme Pichon, est désormais sur le marché. Ah, madame Pichon, vous avez bien fait d’insister et d’espérer !
Et il est vrai que cette sophistication ne marche pas mal : satisfaire un caprice, céder à un achat impulsif, casser un bifton pour un truc de riche, c’est oublier la grisaille. Mais reste la grisaille. Je n’ai pas dit le noir : la grisaille, pour des millions de français. Qui, sans framboises ni myrtilles, trouvent que 2 euros le kilo de goldens en saison, c’est brutal. Ça, personne ne l’a demandé. La vraie pénurie, c’est quand on achète les pommes de terre à la pièce : on y est, pour certains. Et il ne serait pas mal que la presse, au lieu de répercuter sans contradiction les alibis des vendeurs, se mette en tête de les démonter.



