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L’économie ne ment pas ? Et la nature, bordel !

L’ouvrage de Guy Sorman, L’économie ne ment pas, tient tout entier dans son titre : l’économie serait régie par des lois naturelles imposant la politique à suivre. Une antienne rabâchée depuis le XVIIIe siècle, en dépit de toutes les sciences sociales. Pourtant, l’auteur s’en sert pour affirmer que l’État peut bien établir un filet social, mais surtout ne pas empiéter sur la sphère marchande.

Pour lui, le salut vient de « l’allongement de la durée du travail » (p.268) et du libre-échange qui « est unanimement reconnu comme un facteur de développement » (p.321). Ouvrons les yeux : « il est avéré que là où l’on peut licencier le plus aisément - Pays-Bas, Danemark -, le chômage est plus faible (…) » (p.277) et aucune solution « n’est envisageable sans réduction des coûts » du travail (p.323). Aux yeux de Sorman, les sceptiques sont soit idéalistes, soit idéologues (p.9). Bref, incompétents (p.49). Ces assertions relèvent en fait de la ferveur religieuse, plutôt que de la science, fût elle économique (voir l’interview de Jacques Sapir sur Bakchich TV).

Un essai peu inspiré par la rigueur scientifique

Guy Sorman emprunte le genre de l’essai, qui allie l’exotisme du voyage au badinage mondain. Ce genre de journalisme littéraire, très prisé ne serait-ce que par Bernard-Henri Lévy, permet d’entretenir l’illusion naturaliste. L’auteur ne décrit-il pas ce qu’il voit ? Il fait surtout l’économie de l’étude de sa grille de lecture, de toute bibliographie, de toute définition des thèmes abordés ; même de celui de la mondialisation, pourtant à la fois processus technique et construction politique. Difficile ensuite de plaider pour l’infaillibilité de la science économique libérale.

Guy Sorman reprend son pèlerinage planétaire, entamées il y a déjà plus de vingt ans, avec les Etats-Unis en tête. Tous les pays évoqués (Inde, Chine, Europe…), toutes les situations rencontrées (développement récent, plus ancien…) sont jugés à cette aune, à travers une série d’oppositions binaires qui sont autant d’impasses : la bonne politique s’oppose à la mauvaise, le réalisme économique à la démagogie politique, etc. Son travail se borne à recueillir l’opinions des économistes rencontrés. Ils sont invariablement formés aux Etats-Unis - notamment à l’université de Chicago, temple du néolibéralisme -, et ont souvent été de hauts fonctionnaires internationaux.

Pas un mot sur 30 millions de morts dues à la misère

L’économiste Jagdish Bhagwati « a une telle réputation de chantre de la mondialisation qu’il faut lui demander si sa démarche est bien scientifique (…) » (p.68). Aux yeux de Sorman, cet indien ayant travaillé pour l’OMC est quelqu’un de « pondéré » (p.79). La preuve : « dans ce débat sur la mondialisation soupçonnée de faire baisser les salaires, Bhagwati devine le spectre renaissant du ‘‘péril jaune’’ » (p.71). Sorman a rencontré aussi le croisé Gary Becker qui propose de mettre fin à la gratuité des universités et de faire payer les migrants afin de réguler les flux migratoires.

Dans ces conditions comment s’étonner que l’auteur préfère évoquer la diminution du nombre de pauvres, généreusement attribué au développement du libre-échange, plutôt que les 30 millions de personnes qui meurent chaque années de misère, selon le PNUD ? Plus étonnant, même le New Deal, qui a tiré des millions d’américains de la pauvreté dans les années trente, comme les conquêtes du Front Populaire, sont présentées comme deux expériences qui feraient l’unanimité contre elles. Le scoop tient en une page, mais Sorman continu d’être interrogé sur son livre comme s’il s’agissait d’un travail sérieux.

Si le monde était dominé par la rationalité décrite par les néolibéraux, aucun lecteur ne devrait passer ses congés payés avec un livre aussi dévot.