Vous êtes ici
Gomorra, voir Naples et mourir
Dès les premières minutes, le spectateur plonge son regard dans la fournaise napolitaine. La violence et la mort transpirent des habitations des quartiers délabrés de la banlieue nord de Naples. Les plus pauvres des habitants ne survivent à cet endroit que grâce au bon vouloir de la plus puissante organisation criminelle d’Europe.
Ce film coup de poing trace les trajectoires de vie sinueuses de sept personnages broyés par « le Système », véritable nom de la mafia napolitaine dite Camorra. Toto, 13 ans, rêve de faire partie de ce mécanisme infernal de la criminalité organisée. Don Ciro est l’assistant social de son clan et apporte l’argent aux familles dont les membres sont morts ou emprisonnés. Le parcours anarchique de Marco et de Ciro prouve que ce Système, tout comme d’autres, condamne les électrons libres réfractaires aux règles fixées. Roberto et Franco excellent dans la dispersion et le traitement des déchets toxiques. Enfin Pasquale, peut-être « le meilleur tailleur du monde », travaille pour un salaire de misère dans un atelier clandestin à la confection de vêtements pour la haute couture « Made in Italia ». Pourtant, dans le film Gomorra, vous ne verrez pas Angélina Jolie « lors de la soirée des Oscars, vêtue d’un magnifique tailleur-pantalon en satin blanc » fait à Arzano « par Pasquale » (dans le livre). Trop reconnaissables, ce tailleur-pantalon d’une maison de luxe italienne et Madame Pitt ont été remplacés dans le film par Scarlett Johansson vêtue d’une longue robe blanche. Pression de l’industrie du luxe ? Problème de droit à l’image ? Ce film dérange définitivement. Matteo Garrone, fidèle à Saviano, ne dénonce pas seulement le Système camorriste mais également un autre système beaucoup plus opaque de production et de commercialisation globalisé, le capitalisme.
Un livre : une vie
La Camorra, gouverne les corps comme les âmes, les vivants comme les morts. Mais « le mot Camorra n’existe pas, prévient l’auteur Roberto Saviano, c’est un mot de flics utilisé par les magistrats, les journalistes et les scénaristes ». Le terme que les affiliés emploient dans leur langage courant est le Système. C’est l’une des entreprises mafieuses les plus puissantes d’Europe, avec un chiffre d’affaire dépassant de loin le groupe italien Fiat. Les clans mafieux camorristes incarnent un Léviathan moderne. Ils rongent Naples et ses habitants de l’intérieur. La terre napolitaine, les femmes et les hommes de Campanie se meurent de ne pouvoir exister en dehors du Système. Il est tout. Il veut tout et tout de suite. Tous les secteurs de l’économie sont investis. Peu importe la destruction de l’homme et de son environnement, s’il y a un maximum de profits à la clé. Les trafics illégaux de drogues, d’armes ou de cigarettes, tout comme les extorsions ne sont pas l’apanage des activités mafieuses. La mafia napolitaine est implantée dans de nombreux secteurs plus ou moins licites, l’agro-alimentaire, le textile, les travaux publics, le traitements des déchets, le détournement des subventions européennes. Sa raison de vivre hyper-capitaliste se définit par l’accumulation prédatrice et violente des richesses.
Écrivain-journaliste, Roberto Saviano est aussi chercheur pour l’Observatoire sur la Camorra et l’illégalité. Depuis la publication de son livre en 2006, il vit sous protection judiciaire et réside aujourd’hui dans une localité tenue secrète, sans possibilité de sortir d’Italie. Un contrat sur la tête, il n’a que 29 ans.
Dernières critiques de films sur Bakchich :






