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Keziah Jones, roi « blufunk » nigérian

Le savoir-faire de l’artiste n’est plus à démontrer depuis longtemps, mais ici, sa touche caractéristique semble porter en elle l’organigramme du tissu musical contemporain : le rythme roi, d’où se déclinent quantités de synthèses entre blues, funk, soul, rock, psyché, et même classique, écorces de racines entremêlées comme les sentiments amoureux extensibles de New York à Lagos.

Zique organique

On se souvient du tube planétaire, devenu l’hymne de Keziah Jones, « Rythm is love », extrait de l’album révélation Blufunk is a fact (1992). Ce toucher de guitare alerte et slappé, cette rythmique funky-jazz, ce chant félin, ce son dépouillé sans être minimaliste, ont permis au nigérian – découvert dans le métro quelques temps auparavant –, d’imposer son style à la face du monde, de façon fulgurante, et de le nommer « blufunk » (mélange de blues et de funk). En 1995, le musicien publie le dépareillé African space craft, suicide commercial (tous les morceaux potentiellement tubesques étant triturés à l’extrême) mais chef-d’oeuvre méconnu ; son album le plus rock, le plus sombre, le plus électrique, dans lequel Keziah Jones maltraite son blufunk à coups de trouvailles soniques stupéfiantes invoquant l’esprit d’Hendrix. Suivront Liquid sunshine (1999) et Black Orpheus (2003), toujours très organiques, le dernier laissant entrevoir une forme de sérénité radieuse, aux allures de retour aux sources, comme l’indique le visuel de la pochette. Le parcours discographique de Keziah Jones apparaît comme un long recentrage sur son identité et ses racines nigérianes.

Le nouvel album s’inscrit dans le prolongement de Black Orpheus mais aussi de la mythique soul music afro-américaine : la présence de cuivres et la fraîcheur foisonnante de l’ensemble ressuscitent le cool de Marvin Gaye et la furie de Prince – d’où filtrent quelques décoctions du neurologue Lee « Scratch » Perry –, même si Keziah Jones se revendique d’abord de Jimi Hendrix et de l’inventeur de l’afrobeat Fela Kuti.

Ivresse

Dès l’ouverture de « Nigerian wood », le chanteur met le feu sur le titre éponyme, l’incandescente magie noire – funky et groove en diable – embrase les oreilles de l’auditeur heureux. Le deuxième morceau, « African android », sonne comme un interlude qui se prolonge : on attend la déflagration en se souvenant que « Rythm is love » possédait également une intro flottante, mais la bombe n’explose pas. Ou plutôt si, à retardement. En effet, le premier single « My kinda love » arrive et la puissance créative de Keziah Jones se matérialise enfin dans une composition à la sensualité emprunte d’exotisme. Une envie irrépressible de boire un ti-punch et de déshabiller envahit l’auditeur dès les premières secondes, à écouter avec modération donc. Les suaves et langoureux « Long distance love », « Beautifulblackbutterfly » et « Pimpin’ » n’aident pas vraiment à atterrir, prolongeant l’ivresse à notre corps défendant.

Fête en studio

Rien n’est plus difficile que de reproduire une ambiance festive en studio, et pourtant le musicien y parvient sur « Lagos vs New York », dont le texte n’a pourtant rien de joyeux puisqu’il dépeint la réalité cachée derrière la modernité de façade de la capitale nigériane (bidonvilles, misère, etc.). « 1973 (Jokers reparations) » donne l’impression de surprendre Keziah Jones en plein bœuf avec les Doors, mariage symbolique réussi. La magnifique douceur écologiste « Unintented consequences » s’annonce comme le climax envoûtant de l’album, une sortie en single s’impose. « Blue is the mind », aux arrangements creusant encore dans la fusion des genres (violoncelle, cuivres, clavecin), illustre parfaitement le propos du disque. La supplique « My brother », portée par un violon poignant et chantée comme une prière adressée à la conscience de l’humanité, clôt l’album d’une mélancolie de fin du monde. Ce titre justifie à lui seul l’achat de Nigerian wood. La plage fantôme, borderline mais entêtante, rappelle les circonvolutions étourdissantes de l’époque African space craft.

Après ces 55 minutes de musique, un constat s’impose : le bois nigérian constitue indéniablement le meilleur matériau pour construire un vaisseau spatial africain.