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Un Prix Goncourt passé sous le nez de Houellebecq et BHL
En couronnant respectivement un Afghan et un Guinéen, les jurés du Goncourt et du Renaudot ont vraiment célébré La Beauté du monde, titre du roman de Michel Le Bris, sur lequel les éditions Grasset comptaient bien pour le Goncourt, et pour se renflouer après le spectaculaire échec de l’OPA Houellebecq/BHL.
Depuis que le Nouvel Obs a publié l’information selon laquelle le romancier et le philosophe auraient touché 300 000 euros d’à-valoir chacun, alors que leur correspondance se serait pour l’instant vendue à 28 000 exemplaires, beaucoup ricanent au-dessus de leur calculette… Encore un camouflet pour les mass medias qui n’avaient pourtant pas ménagé leur peine en nous faisant passer ces laborieux échanges de mails pour le vif éclair de la pensée française.
Il est possible que les jurés du Goncourt et du Renaudot aient été aussi impressionnés, puis influencés dans leur choix, par l’effet Nobel. En effet, depuis que Le Clézio a été couronné par les Suédois, ses romans qui ont auguré dans la littérature française l’ère du métissage et de la globalisation planent au sommet des meilleures ventes, à commencer par le plus récent Ritournelle de la faim. C’est donc la victoire par KO de la « littérature monde » sur le petit monde germanopratin de la littérature, et ses combinaisons. Accessoirement, c’est aussi la victoire de la francophonie, cette idée qui semblait ne plus en être une. De quoi peut-être consoler Olivier Poivre d’Arvor, qui concourrait lui aussi pour le Renaudot sous la bannière Grasset, et qui cherche désespérément à rester à la tête de Culturesfrance, qui promeut la culture française dans le monde.
Cela fait donc trois années consécutives que Gallimard obtient le Goncourt, soit en son nom propre, soit par l’intermédiaire d’une de ses filiales, puisque Atiq Rahimi, le prix Goncourt, est édité par P.O.L., 25 ans d’existence et aucun prix à ce jour, bien qu’il ait été l’éditeur de Duras ou de Perec. Avec Actes Sud qui se repaît du succès de la saga Millenium, Gallimard est donc l’éditeur qui se porte le mieux en France, alors qu’on annonce que Le Seuil va mal, et que Grasset souffre de la « main invisible » de BHL comme d’un boulet.
Un portrait d’Atiq Rahimi, le Goncourt 2008
Par Renaud Chenu
Atiq Rahimi, c’est une vie singulière, un destin de poète obligé de fuir sa patrie à 22 ans, en 1984. N’en pouvant plus de la guerre contre l’occupant soviétique, il rejoint le Pakistan à pieds et se réfugie à l’ambassade de France au Pakistan, à Islamabad. Une balade de neuf jours, qui fut tout sauf une promenade de santé, racontée dans Les mille maisons du rêve et de la terreur (ed. P.O.L 2002). La France l’accueille. Il intègre la Sorbonne, passe un doctorat en audiovisuel, c’est un esprit, fin, curieux, créatif.
Quand on vient de vivre les horreurs de la guerre, on a envie de s’échapper, de s’évader, et de raconter. Le témoignage, c’est le sens qu’il donne à sa vie. Parler, parler au nom d’un peuple qui n’a guère de voix. Parler au nom d’un peuple réduit au silence par les aventures impérialistes ou la folie obscurantiste. Parler au nom d’un peuple que l’on connaît mal, qu’on ne voit qu’à travers les malheurs et les crises qu’il subit, de loin, de très loin.
C’est quoi l’Afghanistan ? Seigneurs de guerre, politiciens corrompus, trafique à grande échelle d’opium, Talibans, guerres, encore et toujours, depuis 1979 ? Vous connaissez Kaboul ? Qui connaît Kaboul en France ? Presque personne. Et encore moins l’Afghanistan, terre magnifique qu’on aperçoit furtivement dans les grands tubes médiatiques avec les yeux des journalistes embedded que l’armée américaine prend un malin plaisir à entasser dans ses Jeeps. En 1984, il se barre, non parce qu’il n’aime pas ce pays qu’il n’a de cesse de chercher à nous faire connaître, nous, pauvres occidentaux qui ne comprenons finalement pas grand-chose au Moyen-Orient, mais parce qu’il veut vivre, pleinement. La France lui offre cette vie qu’il veut croquer.
Roman d’un révolté
Aujourd’hui, un tel destin serait impossible à cause des consignes du ministre Hortefeux qui interdiraient qu’on lui file un visa, à cet illuminé. Avec Syngué Sabour, il signe un roman qui claque dans une période où l’Afghanistan est au cœur de nos préoccupations. Un roman écrit en français, certainement un hommage à une langue qu’il a appris au Lycée Istiqlal de Kaboul, où les rejetons des grandes familles libérales étaient élevés à la francophilie. Un roman féministe (chipé au Femina ?). L’auteur s’invite dans le corps de la narratrice, qui parle à son mec dans le coma, et lui dit tout, tout ce qu’elle n’aurait pas osé lui dire vivant. C’est l’histoire d’une émancipation.
A l’origine du roman, une révolte. La mort d’une femme, butée par son mari. Elle faisait des vers, c’était sa raison d’être, la poésie. Éjectée de la vie à 25 ans dans un pays où être libre pour une jeune femme, c’est trop souvent y mettre sa vie en jeu. Fan de ses vers, Atiq veut savoir, il ne croit pas à la version officielle, « Affaire familiale ». Il mène l’enquête, et ne découvre que le mari mort, suicidé, dans l’hôpital de sa prison, les veines pleines d’essence. Que lui aurait dit Nadia ? Nadia Anjuman, énième victime de la connerie machiste nourrie par des certitudes archaïques, sa femme ? C’est ce qu’il tente de nous faire savoir dans un huis clos prenant. Une femme, sans nom, sans prénom, veille. Elle est là, elle lui parle, lâche tout, il est dans le coma, il ne peut réagir. Et elle en a des choses à lui dire ! Autant qu’Atiq a à nous en dire sur elle, qui incarne ces femmes qui n’ont pas le droit à la parole. Ce comateux, c’est cette Pierre de patience sur laquelle on épanchait toutes ses misères dans la mythologie persane.On lui crachait tout, on vomissait sa haine et ses frustrations sur ce cailloux. Elle ne fait que redevenir la femme qu’elle n’avait pas le droit d’être totalement à ses côtés, à lui, le comateux. Et c’est écrit par un homme, qui plus est Afghan, c’est d’autant plus fort quand on n’imagine aisément et un peu rapidement les Afghans que comme barbus arriérés.
Un Goncourt éminemment politique
Ce Goncourt est politique. Éminemment politique. Nos petits gars de la soldatesque tricolore bouffent la poussière face aux Talibans dans une guerre qui n’est pas la leur. Depuis 2001 les faucons qui ont pris en otage la planète mènent une guerre de civilisation contre la barbarie orientale qui n’est rien d’autre qu’une guerre sans fin de prédation. Depuis une semaine un homme dont le prénom signifie en arabe « celui qui a la bénédiction de Dieu » est president elected. Depuis une semaine, on veut croire que les choses vont changer, sans trop savoir comment tellement les puissances qui cernent Obama à la Maison Blanche sont déterminées à rester les puissances, justement. Le Jury du Goncourt ne nous dit qu’une chose dans ce contexte en plaçant Atiq Rahimi sous la lumière. Les Afghans ne sont pas des barbares, la civilisation est partout, la preuve. Ce n’est pas seulement le couronnement d’un homme au talent véritable, c’est la réhabilitation d’une culture qu’on ne méconnaît que trop.




