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Gérard Manset, comme un Lego avec des dents… longues

L’artiste culte adulé par le gratin de la variété d’ici (Bashung, Murat, Dominique A, Hardy, Birkin) mais inconnu du grand public doit son statut d’auteur bankable actuel à Indochine et à Raphaël. Les premiers l’avaient sollicité pour l’écriture d’un texte (Nicola Sirkis est un fan de longue date) sur l’album Paradize, plus grande vente du groupe à ce jour. Les opus à succès de Raphaël, La réalité (2003) et Caravane (2005), sur lesquels il cosigne plusieurs titres (la manageuse de Raphaël n’est autre que sa fille), lui offrent dans la foulée une exposition médiatique importante. C’est toute une nouvelle génération qui découvre, à l’aube du XXIème siècle, cette poésie onirique coulée dans le même moule singulier depuis 40 ans.

L’album Manitoba ne répond plus commence pourtant par une très mauvaise idée : Manset reprend à son compte la chanson « Comme un Lego », qu’il a écrite pour Bashung il y a quelques mois, morceau charnière du monumental dernier album de celui-ci, Bleu pétrole. En comparaison, la version emphatique de Manset tourne à l’exercice de style et manque de spontanéité (et de portions de frites vu que le texte est tronqué) pour un résultat qui aurait plutôt mérité d’atterrir dans un coffret de curiosités de l’auteur d’ « Il voyage en solitaire ». Ou sur une playlist de concert. Mais Manset ne se produit pas en concert… il préfère rester dans sa chambre, à se mirer dans ses Lego noirs. Pas le genre à vouloir mourir sur scène.

Lire l’interview de Manset

Bakchich : Votre album s’ouvre sur votre version de “Comme un Lego”, morceau indissociable de Bashung depuis sa vibrante interprétation sur Bleu pétrole et sur scène. J’ai imaginé quels chanteurs auraient interprété aussi "idéalement" les autres morceaux de votre album. Etes-vous d’accord avec mon choix : Dominique A pour « Dans un jardin que je sais » ?

Gérard Manset : Moyennement. Plutôt Alain Souchon

Bk : Obispo pour « Le pays de la liberté »,

G.M : Florent Pagny

Bk : Murat pour « Aux fontaines j’ai bu » et « Voulez-vous savoir »,

G.M : OK ou Lavilliers pour « aux fontaines j’ai bu »

Bk : Cabrel pour « Quand une femme »,

G.M : Pourquoi pas

Bk : Pagny pour « Genre humain »,

G.M : Julien Clerc ou Alain Bashung

Bk : Lavilliers pour « Le pavillon de Buzenval »,

G.M : Ok

Bk : Julien Doré pour « Dans mon berceau j’entends ».

G.M : Pas d’opinion. J’ajoute, car vous ne me l’avez pas demandé, que Charles Aznavour aurait interprété idéalement le morceau « Ô Amazonie ».

Bk : Pour en revenir à Bashung : son combat actuel face à la maladie, cette force de faire vivre votre chanson « Comme un Lego » depuis le début de l’année en ouverture de ses concerts, n’est-ce pas une stimulation ultime pour vous décider à monter enfin sur scène, comme un hommage à ce courage, comme un acte de solidarité virile ?

G.M : Malheureusement même les tourneurs commencent à avoir des problèmes.

Le métier s’écroule. Ce n’est pas seulement dû aux téléchargements illégaux mais à la dispersion et multiplication des produits et sollicitations culturelles.

Bk : Avec la crise du disque, ne craignez-vous pas que votre maison de disques ne finisse par vous forcer par contrat à faire de la scène ? D’autant plus que cela serait un événement marquant, que les médias ne manqueraient pas de relayer.

G.M : Aucun moyen de rétorsion (et d’ailleurs à souligner l’attitude extrêmement fair-play et compétente de la maison EMI depuis l’origine)

Bk : Dominique A a affirmé qu’il pourrait faire un album de reprises entièrement consacré à votre œuvre. Et vous, à quel artiste pourriez-vous consacrer un album entier ?

G.M : Charles Trenet

Une faille dans le système M.

Au-delà du simple constat comparatif, cette ouverture révèle une faille dans le système Manset. L’artiste a beau enregistrer au prestigieux studio de la Grande Armée avec une artillerie lourde (orgue Hammond, cordes) et un savoir-faire d’arrangeur exemplaire, son statut d’interprète naturel de ses compositions ne ressort pas intact du parallèle avec Bashung. Et l’on se prend à imaginer pour chaque chanson de ce cru 2008, l’interprète idéal qui aurait transcendé le souffle initial.

Ainsi, la voix de Dominique A se prêterait à la douceur diaphane à « Dans un jardin que je sais », l’épique « Le pays de la liberté » et sa mélancolie geignarde portée par une orchestration lumineuse (piano, cascades de violons) semble destinée à Obispo – avec déclinaison du concept en comédie musicale produite par Robert Hossein, qui d’autre pour imaginer les décors du pays de la liberté ? -, « Aux fontaines j’ai bu » et « Voulez-vous savoir » sont taillées pour le Murat des grands jours, Cabrel pourrait ajouter « Quand une femme » à son répertoire, Pagny incarnerait sans problème « Genre humain ». Ensuite, ça se complique un peu : « Ô Amazonie » cristallise tellement l’univers de Manset (exotisme, rêve, romantisme suranné, quête d’un monde perdu) qu’un titre de cette trempe peut difficilement être interprété par un autre. C’est l’exception du disque. Lavilliers pourrait revendiquer la paternité de « Le pavillon de Buzenval » sans ciller, et enfin, Julien Doré dépasserait aisément ses limites vocales sur « Dans mon berceau j’entends ». Mais une fois le casting « idéal » établi, on se plaît à penser que les chansons de ce disque sont beaucoup trop belles pour ces gens-là.

Alors faut-il interdire à Manset de chanter ? Indéniablement, sa voix de fausset sexagénaire évoque celle des curés du dimanche, certains y seront toujours allergiques, mais elle confère pourtant un charme indéniable à cette œuvre intemporelle empreinte de solennité.

L’auteur-compositeur-interprète, très sollicité depuis le retour en grâce d’Indochine et le triomphe de Raphaël – succès auxquels son nom est assimilé -, écrit indifféremment pour des chanteurs populaires comme Florent Pagny ou Julien Clerc aujourd’hui. Cette reconversion inespérée apparaît bien plus lucrative que le statut d’artiste culte auquel il était abonné jusqu’aux années 2000. Pas de doute, sa petite entreprise ne connaît pas la crise.