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Alain Bashung, à travers ses lunettes noires

Et devant lui j’avais encore cinq ans.
Sur un petit tourne-disque dans la pièce, on passait du Bob Dylan.
Il était au fond, je le voyais à peine. Assis. Je devinais la fumée qui montait. Et ça fumait. J’avais envie de lui parler. Comme on a toujours envie de parler aux gens qu’on aime de loin. Sans doute c’est ceux-là qu’on aimera toute une vie. Une vie seulement. C’est peut-être même pas assez pour les aimer. Ces hommes pour qui on porterait des lunettes noires à attendre déjà de les pleurer. Je me suis approchée. Jamais je n’avais eu autant envie de m’approcher de quelqu’un. J’exagère un peu, mais j’aime bien exagérer. Ça m’avait fait la même sensation avec Christian Boltanski à qui j’avais proposé de fumer une cigarette après une conférence aux festivals des Inrocks l’année passée. Il avait sorti une pipe, je lui avais tendu du feu, il m’avait répondu :

« – Je ne fume pas. C’est pour le geste ! »
Quel homme.

Je mélangeais sa fumée à la mienne, je crois qu’on pouvait encore cloper n’importe où à l’époque. Je me suis rapprochée. Je ne le regardais pas avec cet air de groupie que j’arborais fièrement à quinze ans, non, puisque là j’avais cinq ans et des poussières.

J’arrivais à être au-dessus de mon corps, je me voyais à côté de lui, dans la même pièce, respirant le même air, consumant la vie ensemble. Je nous imaginais en vacances, peut-être dans le Vercors, un dimanche à Tchernobyl ; où en photo à l’arrière d’une berline, lui disant : C’est comment qu’on freine ? Ou encore un jour au cirque, ou simplement en buvant juste un café et c’est tout.

Alain fumait, une boîte de Strepsil posée sur la table à côté.
Je crois qu’il buvait du thé, oui, je crois qu’il buvait du thé.
Je me suis approchée, j’ai dit :

« – Tu peux me dédicacer mon vinyle ?

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Il l’a pris, a commencé à écrire, le stylo ne marchait pas.

Doudou, tu peux me trouver un stylo ? »

C’était un live de 1985.
Il l’a pris dans ses mains, il s’est regardé dans l’image. Longtemps il s’est regardé dedans comme dans un miroir, comme si ce type-là c’était un autre lui. Il se réfléchissait.

« 1985…, il a murmuré.

J’ai répondu :

J’avais 4 ans… »

Il m’a regardé à travers ses lunettes noires. Et il y eut le silence. Je n’ai rien dit, l’imprudence des débutants. Je n’étais plus au-dessus de mon corps, j’étais tangible, redevenue un bloc, et en moi, je murmurais : je viens de traiter Bashung de vieux… qu’on me disperse, je suis noire de honte !

Et vous vous posez cette question : comment si j’avais 4 ans en 1985 aurais-je pu avoir 5 ans en 2007 ?

Le don d’ubiquité enfantine.

Et si l’enfant terrible du Rock n’avait pas existé, qu’est-ce qui aurait changé ?

Si Bashung n’avait pas existé, je n’aurais jamais pu apprendre à pleurer correctement en écoutant Angora.

Si Bashung n’avait pas existé, je n’aurais pas pu aimer, sans doute.

Si Bashung n’avait pas existé, nous n’aurions pas osé aimer Joséphine, connu Gaby, nous n’aurions pas élucidé Le secret des Banquises, ni même pu visiter Le Pavillon des Lauriers.

C’est toujours pareil, se résigner face à la perte. Se dire qu’on parlait de lui au présent il y a encore quelques heures et que maintenant il va falloir s’habituer à le voir, le penser au passé.

C’est le dernier rocker français qui vient de mourir. En sachant que les deux dernières chansons de Noir Désir sont à foutre aux ordures… Que reste-t-il du Rock Français après Bashung ?

Des coups de lattes, un baiser.


À lire :

Fragment d’un discours amoureux de Barthes Le chapitre Les Lunettes Noires.

À écouter :

Apiculteur, Chatterton, 1994.

Le film :

J’ai toujours rêvé d’être un gangster
de Samuel Benchetrit , 2008, Mars Distribution. Une scène somptueuse entre Arno et Bashung dans un café sur une aire d’autoroute.

Le clip :


La phrase :

« Qu’on me disperse

Je suis noir de monde »

Noir de monde, L’imprudence, 2002, Barclay. parole de Jean Fauque (évidemment)

Héloïse