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« L’ascenseur social était en panne. J’ai pris l’escalier, mais il était condamné »

Interview avec Latifa Zoubir, auteur de Je m’appelle Latifa. Une intégration à la Française, paru en avril 2009 aux éditions Denoël.

Vous traitez de votre « intégration » dans votre livre ? Au regard de votre parcours de combattante, ce mot ne vous gêne-t-il pas ?

« On peut effectivement parler plus d’exclusion que d’intégration. Je dirais même que c’est plutôt un problème d’assimilation. On peut se grimer en Français parfait, avec la coupe de champagne, boire du vin ou manger du porc, il y aura toujours quelqu’un pour nous rappeler que l’on est des enfants d’immigrés. Le modèle d’intégration à la Française est un grand leurre qui ne fonctionne pas. »


Comment réagissez-vous lorsqu’un Yazid Sabeg est nommé commissaire à la diversité et à l’égalité des chances ?

« Avec cette nomination, il s’agit encore de mesurettes qui ne changeront rien, sauf activer la haine. La plupart de ses mesures ont déjà été préconisées par le ministère de la Ville, avec à sa tête Fadela Amara. On a créé ce terme de diversité pour ne pas parler d’égalité. La diversité, c’est pour faire diversion. Le problème est l’absence d’une réelle politique sociale. Et je ne vois pas ce que minorité visible veut dire. Minorité visible de quoi, de qui ? Je ne suis pas une minorité visible. Je suis un être humain qui vit sur cette planète. À l’heure où l’on parle de mondialisation, c’est surprenant que l’on nous renvoie constamment à nos origines. Le vrai problème en France est que l’on regarde d’abord l’apparence et ensuite la compétence. C’est ce contre quoi je me bats. »

« Minorité visible de quoi, de qui ? Je ne suis pas une minorité visible. Je suis un être humain qui vit sur cette planète »

Si un ministère de l’Identité nationale avait existé au temps de l’arrivée de vos parents en France, auriez-vous été une fille de la République aujourd’hui ?

« Nos parents n’avaient pas pour idée dans les années 70 de rester en France. Le gouvernement les a appelés pour participer, à un moment donné, au développement du pays. Leur pays de cœur reste leur pays d’origine, duquel ils ont émigré. Le problème est qu’effectivement il n’y a eu aucun suivi les concernant. Ils se disaient que c’était possible pour leurs mômes, qu’ils pourraient quand même profiter de l’école républicaine. Malheureusement, nos parents ont vu que c’était pire qu’à leur époque. Avant, ils se prenaient le racisme en pleine face. Aujourd’hui, le raciste ne dit rien et nous prend pour des curiosités anthropologiques en nous regardant de haut. Je ne pense pas que la création d’un ministère de l’Identité nationale soit une avancée. »

Vous avez été membre de Ni Putes Ni Soumises. Fadela Amara devait préfacer votre livre. Est-ce plutôt un bien ou un mal qu’elle ne l’ait pas fait ?

« Peut-être que c’est un mal parce que j’aurais eu dix fois plus de publicité, même si j’avais été controversée parce qu’associée à Fadela !! Mais après tout, je n’appartiens à aucun parti politique. Je suis un individu, un électron libre. J’ai été déçue par Fadela Amara, parce que c’est quelqu’un en qui j’ai espéré. Je pensais qu’elle aurait eu ce côté grande sœur, qui continue de me soutenir. Ça ne s’est pas passé. Je pense qu’il s’agit d’un concours de circonstances, je ne lui en veux pas. »

« Le modèle d’intégration à la Française est un grand leurre qui ne fonctionne pas »

Pensez-vous que les jeunes des banlieues, des quartiers aient une vraie chance de monter dans un ascenseur social ?

« Non. Franchement, avant d’avoir un culot monstre et de se battre comme des malades, il faut dire ce qui est : pour monter dans un ascenseur social, je pense qu’il va falloir que nous créions notre tour nous-mêmes pour nous faire monter les uns, les autres. Pour ma part, l’ascenseur social était en panne. J’ai pris l’escalier, mais il était condamné. C’est, selon moi, la meilleure manière de traduire le livre. »

Après votre expérience malheureuse au Mouv’, est-ce que le service public a, selon vous, encore un sens aujourd’hui ?

« Bien sûr qu’il a encore un sens, mais il faut le niveler par le haut. Il faut avoir de belles et hautes ambitions pour lui. Je ne pense vraiment pas qu’il faille beaucoup d’argent pour faire de belles choses. Tout est une question de volonté. C’est comme Nadir Dendoune qui a monté l’Everest sans jamais avoir pris de cours d’escalade. On a là la preuve que l’humain peut faire des choses extraordinaires. »

Vous dédiez ce livre à vos parents et à tous les parents d’enfant d’ici et d’ailleurs. Est-ce que c’était important de le faire ?

« Oui, c’était important. Quand je vous ai dit que nos parents avaient beaucoup souffert, mais n’avaient jamais rien dit, c’était aussi une manière de leur dire : « finalement, on n’avait pas entendu vos souffrances et l’on s’est rebellé ». Dans mon cas, j’ai rejeté en bloc mes origines alors que c’est ce que j’ai de plus riche. C’est mon héritage. Aujourd’hui, plus personne ne pourra me reprocher d’être musulmane, d’origine marocaine, d’aimer ma culture, mes valeurs et mes traditions. Pas toutes évidemment : si ce sont des traditions archaïques, je m’insurgerai toujours. »

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