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«~La République Marseille~» à Bobigny

« Quand vous dites à des gens qu’ils n’existent pas, manque de bol… ils réalisent qu’ils existent, et c’est cette révélation que je cherche à filmer. » Fil rouge de l’œuvre de Denis Gheerbrandt, cette révélation des personnages se réalise face à l’adversité. Il y a des combats violents comme la lutte contre des entreprises immobilières, prêtes à tout pour chasser des habitants démunis. Il y a aussi des combats cachés où la solidarité d’antan fait place à un individualisme sans concession. Perte du bonheur, violence au travail, combat pour l’éducation… Dans ces challenges où monde ancien et modernité vivent ensemble, les êtres se font écho. Et Denis filme.

Marseille est le dernier terrain d’observation. Résultat : sept films pour six heures de bande ! le tout en projection au festival Résonances. En suranné, « la catastrophe de la désindustrialisation ». Le Marseille des anciens dockers et des ouvriers est étudié de près. L’ancien monde rouge, populaire, fait place à la marmite des cités. Les ghettos remplacent les préfabriqués. Le pouvoir politique joue les abonnés absents, trop occupés à « embourgeoiser » le centre-ville. La solidarité existe encore mais au fur et à mesure des témoignages, on a l’impression que c’est le désespoir qui résonne davantage.

Les femmes de la cité de Saint-Louis

Cité ouvrière depuis 1926, la cité Saint-Louis vivait quasi en autarcie. Travaillant et vivant ensemble, les mariages s’y sont multipliés et un lien social très fort unissait tous les habitants. Mais la fermeture des usines provoquent la vente de certaines maisons jusqu’ici en location. Les femmes, toujours plus militantes que les hommes à Saint-Louis, s’inquiètent des changements avenirs et craignent la rupture. « Ce qu’elles mettent en valeur, explique Denis, c’est bien sûr on vit dans un mode plus confortable mais on vit dans un mode dévitalisé. Un mode qui n’a plus de prix car ce qui fait le prix de la vie c’est de ne plus être seul et là, on se retrouve dans un mode isolé, esseulé. Chacun devant sa télévision. Bien évidemment… c’était pas drôle d’aller au lavoir mais quand on y allait, au moins on se racontait de bonnes blagues, disent-elles. »

Le Centre des Rosiers

« Les rosiers c’est l’antithèse de la cité des femmes. On voit d’un coté une cité cohérente et de l’autre coté un monde proche de l’explosion. La cité des Rosiers, dans les quartiers nord est immense. 600 logements où s’accumulent une misère incroyable. 70% des chefs de famille sont au chômage. Les enfants ont pour modèle dominant ce chômage. Difficile de leur dire d’aller travailler à l’école ou ailleurs. On leur dit qu’il faut parler français mais ils parlent à peine leur langue d’origine. Et on sait qu’une langue d’origine bien maitrisée facilite l’apprentissage d’une seconde langue… Ce centre social essaie de faire « société » là où tout pète dans tous les sens. Et où le seul modèle alternatif est celui de la délinquance, structuré autour du commerce de la drogue. C’est une contre-société qui se met en place avec les valeurs du capitalisme mais en beaucoup plus violente. On est simplement dans une loi du plus fort qui est sans masque. Les individus ont plus de repères, plus de lois. C’est comme ça qu’un homme de trente ans met un coup de couteau à un jeune de 16 ans. »

La République Marseille

La rue de la République est l’empreinte hausmanienne par excellence de la ville. Construite sous Napoléon III, située derrière le port, entre le centre-ville et la Joliette, la rue était jadis florissante. Après l’effondrement du commerce maritime, la population était jugée « fragile » par des opérateurs immobiliers« Quand arrive cette opération qui consiste au rachat des deux tiers de la rue, y a une espèce de complicité entre un fonds de pension américain et des méthodes presque mafieuses. Ils ont engagé des médiateurs qui ont pratiqué ce qu’il y a de pire, un mélange entre le clientélisme et la violence. En gros, si t’es gentil on te filera les primes, on te trouvera des logements qui seront bien. Si tu fais mine de résister, et bien on te cassera. Beaucoup ont cédé mais certains ont résisté.

Ce qui m’intéresse, c’est ce double processus : la lutte révèle les hommes et les hommes se découvrent dans la lutte. L’association « Centre ville pour tous » en est l’illustration. Chacun venait, exprimait son problème. Et ce problème devenait l’affaire de tous, un cas d’école qui permettait au groupe d’avancer. Comprendre la tactique de l’adversaire et pouvoir ensemble y répondre. Dans l’exemple qui suit, ils ont cherché en Mme Benmohammed le maillon faible. Une femme seule, une femme malade avec trois enfants…
 »

Gheerbrandt dirige sa pensée : « Le propos global n’est pas de faire une archéologie conservatrice, c’est-à-dire de faire une photographie d’un monde qui se meurt. Histoire de faire couler du béton dessus. Non. C’est de dire : Là, ce monde qui est en train de mourir, ce monde qui est en train de perdre un certain nombre de fonctionnements, une manière de vivre qui fait le prix de la vie ; et bien ce monde, on le perd et la question est de savoir comment on va pouvoir le réinvestir dans cette nouvelle économie sociale. Et ça parait très difficile. »

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