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Rohmer, nous l’avons tant aimé

Je l’avais rencontré en 2006, à l’occasion de la sortie des "Amours de Céladon et Astrée". Un homme subtil, curieux et malicieux. Le regard d’un bleu intense, l’amour du cinéma intact, l’ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma me livrait les clés de son amour pour le septième art.

Vos premiers souvenirs cinématographiques ?

Eric Rohmer : Je suis très peu allé au cinéma durant mon enfance. En sixième, comme je faisais du latin, mes parents m’ont emmené voir Ben-Hur de Fred Niblo (1925), avec Ramon Novarro. J’ai vu également une version de L’Aiglon. Et c’est tout ! Puis au lycée, j’ai dû voir quelques courts-métrages de Chaplin et d’Harold Lloyd.

On ne peut pas dire que le cinéma était votre passion…

E. R.  : Non. J’ai vraiment découvert le cinéma en classes de khâgne à Paris car les élèves d’Henri IV allaient au cinéma les Ursulines. J’y ai découvert des René Clair et "L’Opéra de quat’ sous" qui m’avait fait beaucoup d’effet. Dans des salles plus populaires, j’ai vu "Quai des brumes", des comédies américaines comme "New York-Miami", "La Grande illusion" et "La Bête humaine", deux films que je n’ai pas beaucoup aimés au premier abord. Puis Renoir est devenu un de mes cinéastes préférés. Après la guerre, je me suis impliqué dans un ciné-club, celui du Quartier latin, qui passait des films américains qui n’avaient pas été distribués pendant la guerre. A cette époque, j’ai donc vu énormément de films, puis il y a eu la Cinémathèque, une toute petite salle avenue de Messine, qui projetait les chefs-d’œuvre du cinéma : les Griffith, les films expressionnistes allemands, les Lang, les Abel Gance… J’ai mené alors une vie de cinéphile.

Dans les années 40, vous étiez enseignant, vous avez écrit votre premier roman en 1944 (1). Comment vous êtes vous consacré à l’étude des films.

E. R.  : J’ai enseigné une dizaine d’années. Quand j’ai été nommé dans une petite ville proche de Paris, il m’était difficile de voir des films. J’ai donc décidé de prendre un congé et je me suis lancé dans la critique, aux Cahiers, mais on ne gagnait rien, à Arts, grâce à François Truffaut. Puis je suis devenu le rédacteur en chef des Cahiers à la mort d’André Bazin. Et j’ai réalisé mon premier film, Le Signe du lion.

Quels étaient vos cinéastes préférés aux "Cahiers" ?

E. R. : Nos dieux étaient Hitchcock, sur qui j’ai écrit un livre avec Chabrol, et Howard Hawks. A ce moment, nous avions un principe, énoncé par Truffaut, qui était la politique des auteurs : on n’admirait pas un film, mais l’ensemble de l’œuvre d’un auteur. Nous n’aimions pas un film d’Hitchcock, mais tout Hitchcock, même si nous avions une préférence sur les films qui ne plaisaient pas (rires). J’ai également beaucoup aimé Renoir, Griffith, qui a inventé le découpage, mais surtout Murnau et ses chefs-d’œuvre Faust, "Le Dernier des hommes", "Tabou" ou "L’Aurore". Pour moi, c’est le plus grand et je le disais déjà dans mon premier article en 1948 ! Je viens juste de découvrir un film très rare de lui, "Fantôme".

Vous voyez encore des films en salles ?

E. R.  : Pour des raisons physiques, je ne vois les films qu’en salles de projection. Si je ne peux pas choisir ma place, cela ne va pas du tout. Mais je vois des films à la télé, en cassette ou en DVD.

Qui sont les cinéastes que vous aimez ?

E. R. : Je ne veux pas parler de mes contemporains, on n’a pas de recul suffisant pour en parler. Et je n’ai plus cette sûreté de goût que j’avais quand j’étais critique aux Cahiers. Néanmoins, j’ai tendance à préférer les œuvres sans prétention aux œuvres prétentieuses. Je déteste la prétention ! C’est pour cela que j’aurais tendance à préférer parfois les téléfilms aux films. Aucun film de télé n’est aussi mauvais que les films de cinéma…

Jean-Claude Brialy et Fabrice Luchini dans "Le Genou de Claire" d’Eric Rohmer - JPG - 21.5 ko
Jean-Claude Brialy et Fabrice Luchini dans "Le Genou de Claire" d’Eric Rohmer
(1970)