Vous êtes ici

Le lion des Flandres dans la gueule du loup

Novembre 2009. Bailleul, jolie petite ville flamande à une encablure de la Belgique. Le maire de la commune vient d’annoncer l’ouverture d’un camp sanitaire de migrants. Pas question d’en faire un Sangatte bis, mais plutôt de recueillir des réfugiés à bout de force et de souffle pour un laps de temps donné. Camp humanitaire en Flandre, en fait. Une association locale se chargera de s’occuper de tout ça.

Une idée qui ne plaît pas à tout le monde : pendant une réunion publique, de jeunes gens font irruption en brandissant le drapeau flamand. Les Bailleulois en colère ne veulent pas de migrants en Flandre. Et réclament un référendum. Rapidement, ce groupe auto-proclamé ne trouve pourtant plus d’écho. La Voix du Nord locale met en exergue le fait qu’ils ne représentent finalement que très peu de Bailleulois et surtout des liens troublants. Le groupe fait circuler une pétition : l’adresse renvoie au 144, rue Flament-Reboux à Lambersart. Une adresse qui n’est pas inconnue de ceux qui suivent la chose flamande : c’est en effet là qu’officie la controversée Vlaams Huis, Maison flamande, animée par des identitaires depuis quelques années…

Encore une fois donc, le lion des Flandres est donc associé au nationalisme pur et dur ou à une frange de l’extrême-droite… Une situation qui dure depuis des décennies et qui exaspère certains défenseurs d’une culture flamande certes, mais d’une culture flamande juste comme particularité régionale à mettre en avant.

L’ANVT, l’outil référence

Ainsi, à l’ANVT. Akademie voor nuuze vlaemsche Taele. Ou Institut de la langue régionale flamande si vous préférez. Une association fédérant à la fois d’autres associations de défense de la langue flamande régionale (le vlaemsche) et des élus locaux de Dunkerque à Armentières de tous bords. Christian Ghillebaert en est le vice-président. Et il confirme. Redorer l’image du flamand n’est pas une chose facile. « Bien sûr que nous sommes embêtés avec ces groupuscules qui ne représentent pas grand monde, ni grand chose d’ailleurs. Ils ont récupéré le combat flamand, mais s’ils se trouvaient dans une autre région, ils en feraient de même ailleurs. »

L’abbé Gantois, personnage-clef et épouvantail

Mais comment se fait-il donc que la défense de la particularité régionale flamande soit constamment associée à l’extrême-droite ou du moins à une certaine forme d’extrémisme ? Selon Christian Ghillebaert, il faut remonter quelques dizaines d’années en arrière. Aux origines du mouvement régionaliste flamand. «  L’Abbé Gantois est en effet le personnage clé-épouvantail de cette affaire, confirme le docteur en science politique qui a écrit une thèse sur Gantois. La fracture remonte à Jules Ferry et l’école obligatoire. Avant, chacun parlait ce qu’il voulait. » Quelques curés, soutenus par leur hiérarchie écclésiastique, développent alors un mouvement flamand. Sans idéologie extrémiste d’ailleurs. Plutôt dans une volonté d’asseoir leur domination culturelle.

L’abbé Gantois - JPG - 35.6 ko
L’abbé Gantois
Dessin de Nardo

Et la collaboration nazie de Gantois ? Notre historien est plus nuancé : « Gantois pensait qu’Hitler voulait reproduire le Saint-Empire romain germanique. Sans Rome, mais pour Gantois, l’idée était que cette volonté d’Hitler pourrait permettre une réunification flamande. » Et c’est là que le bât blesse dans la représentation que l’on peut avoir de Gantois : « Gantois n’était pas convaincu de l’idéologie raciste et antisémite… Gantois a d’abord été pris pour un homme de confiance de l’occupant allemand, avant que celui-ci ne soit déçu par l’abbé. Quand il a été condamné à la Libération, c’était pour intelligence avec l’ennemi. A ce que je sache, il n’a jamais dénoncé un Juif. Il n’était pas anticommuniste non plus. Tout ça, ce n’était pas son problème : lui, c’était la réunification de la Flandre. » Et pour preuve de l’opportunisme de Gantois, on retrouve encore son action une fois qu’il sera libéré : il soutiendra, là, la construction européenne. Pourquoi ? Disparition des frontières. Et recréation d’un espace flamand à l’intérieur…

L’amalgame fait avec le Vlaams Belang

Or, la mémoire de l’abbé est souvent citée en héritage pour revendiquer le nationalisme flamand. En France ou en Belgique. « Il y a eu un réel héritage de Gantois. En Belgique, Karel Dillen, le co-fondateur du Vlaams Blok, cite l’abbé comme l’une des trois personnes qui l’ont inspiré pour l’identité flamande. » Vlaams Blok, ça vous dit quelque chose ? Normal : c’est l’ancêtre du Vlaams Belang où nationalisme, séparatisme et parfois xénophobie font bon ménage. Et deuxième parti flamand du côté belge. Et un Vlaams Belang qui explique finalement le regard jeté par les Français sur les Flandres françaises et belges. «  Il y a une méconnaissance du sujet. Les personnes extérieures associent la Flandre dans son entier au Vlaams Belang. » Du coup, la défense de l’identité flamande devient justement plus difficile à défendre… Et on laisse le champ aux extrémistes de tout poil… Cercle vicieux. Alors que ce bon vieux lion des Flandres n’a rien demandé à personne.

--------