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L'usine, broyeuse de vies

A leur sortie récente du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique (2005 et 2006), deux jeunes comédiens décident de s’installer loin de la « capitale », pour vivre leur passion du théâtre.

Ils se retrouvent en Ardèche et doivent vite trouver un travail « alimentaire ». Lise Maussion devient ainsi trieuse de verre dans une usine du coin et Damien Mongin, pion dans un collège. L’expérience à l’usine de tri, fut tellement insupportable pour Lise qu’elle décida, avec son compagnon, d’en faire le thème principal de leur prochain spectacle.

Fort de leur expérience auprès de la Compagnie D’Ores et déjà ("Le père Tralalère" et "Notre Terreur" [1]) ils écrivent leur partition par des improvisations successives. Ils présentent au public des villages environnant plusieurs étapes de leur travail et mettent bout à bout toutes les pièces du puzzle au bout d’une année.


Le résultat est tout à fait surprenant. Le texte est à la fois proche du quotidien et complètement surréaliste. Lise choisit de donner à son personnage une diction saccadée, une voix étrangement placée et une plasticité très maladroite à l’image du malaise existentiel de Sandrine. Damien adopte un sourire béat déconcertant pour jouer le jeune papa sympathique perdu dans son nouvel environnement. Ce jeune divorcé vient de déménager et recherche maladroitement la compagnie de Sandrine. Tous deux sont aussi « perchés » l’un que l’autre et isolés dans leurs mondes, ils n’arrivent pas à se rencontrer. Lui la saoule avec ses histoires de vendeur de cuisines préfabriquées et elle parle de ces étranges objets qu’elle trouve sur le tapis caoutchouté de l’usine de tri.

Pour elle tout est en train de fondre, elle sent un lent ramollissement de ses paroles, de son corps à l’image du tapis d’usine qui devient un véritable monstre où les déchets de verre sont mélangés à d’infectes pourritures de toute sorte elle devient une sorte de méduse qui s’enfonce lentement, dans un marécage boueux et nauséabond ! Lui, Jean-François, tombé amoureux d’elle se met à avoir peur car il la sent « partir » et il veut préserver son petit univers. Par peur de sa folie, il ne parvient pas à la sauver. L’abandon des déchets sur grand tapis d’usine est à l’image du désintérêt de sa mère à qui elle se raccroche au téléphone comme la dernière bouée mais la corde lâche et sa mère ne répond plus. Sandrine finit par se laisser engloutir.

La scénographie est toute simple : une table un bidet et un tabouret en formica bleu : glacial, fonctionnel et désuet, à l’image de ces petites vies oubliées, les « anonymes » de notre société dont parlent nos chers médias avec une délicieuse condescendance ! Les comédiens laissent apparaître les craquelures de leurs personnages avec subtilité, elles s’incrustent insidieusement comme des coquillages sur leurs réalités pour les emporter dans une douce folie.

Les deux comédiens aventuriers ont créé leur propre compagnie en 2009 – le théâtre pôle Nord – et défendent, outre l’écriture contemporaine et la production de spectacles, l’organisation d’ateliers amateurs avec les municipalités, les écoles, hôpitaux et prisons Ils s’investissent directement dans la vie de leurs régions et leur courage allié d’une grande humanité doivent être soutenus.

Spectacle présenté au Théâtre-studio d’Alfortville jusqu’au 29 mai chaque jeudi et samedi. Réservation : 0143768656 (métro : École vétérinaire – métro ligne 8). theatre-studio@nerim.net