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Réalisateurs, faites Chabrol !

Chabrol mort, gloire à Chabrol qui a tout réussi. Si vivre est une grande affaire et réussir sa vie, une performance réservée à quelques rares initiés et privilégiés, se payer le luxe de réussir sa vie d’artiste et qui plus est, réussir une vie de cinéaste complet et d’une telle longévité et d’une telle rigueur, sans rien lâcher ni de ses thèmes favoris, ni de ses ambitions, tient de l’impossible rêve. Chabrol l’a rêvé et il l’a fait.

Il a réussi à bâtir une œuvre, le salaud, d’une telle profondeur, d’intelligence, subtilité, subversion et perversion. À la fois artiste, intellectuel de son métier comme tous les grands artistes. Critique et autocritique. Et pour finir, maitrisant toute la chaîne de création de cette énorme machine qu’est la réalisation collective d’une œuvre de cinéma. Travaillant cinquante ans d’affilée et donnant du travail à des centaines de personnes. Passant à travers les modes, les bides, les styles, les crises d’inspiration, les changements de collaborateurs, le manque de fric, les budgets, les angoisses, les ratages, les bides. Voilà qui tient absolument du prodige. Chabrol démontre que c’est possible.

Il est bien seul, n’est-ce pas ? Combien de jeunes cinéastes devenus vieux à l’insu de leur plein gré, génération de frustrés, nostalgiques à rebours d’une Nouvelle Vague, qu’ils n’ont jamais connu, qui ne tourneront jamais, attendent en vain les sous, angoissés de pouvoir seulement faire leur métier. Faire vivre leur famille. Réduits au RMI, aux antidépresseurs Combien de centaines de bailleurs de fonds du CNC, quémandeurs de subventions maigres. Combien de rêveurs ratés, qui somatisent, attendent des années, allongés sur la banquette d’un psy, perdent leurs cheveux, leurs dents, attendent pour rien une réponse d’un producteur qui ne viendra jamais ? Combien qui meurent d’impatience, d’une réponse d’un acteur célèbre débordé de boulot et qui ne veut pas faire son film ? Combien de candidats au métier, d’attendeurs éternels d’un coup de téléphone d’un agent ? Combien de malades qui passent les meilleures années de leur vie à ne rien faire, à se ronger les ongles dans l’antichambre de la gloire en rêvant aux films qu’ils ne feront jamais.

Et Chabrol est mort. Et Chabrol a tourné cinquante films ! Nom de dieu. Cinquante. Quand certains attendent quinze ans de faire leur deuxième film ! Quel beau contre-exemple à suivre de roueries, d’astuces chez Chabrol pour imposer ses fins. Qui racontera cette histoire ? Avec son faux air bonhomme, sa bonne bouille du gars bien sympa, du petit gros enjoué qui bouffe tout le temps, il a su jouer et se jouer des marchés, des diktats de la télé, des agents, des producteurs, de l’économie, du manque d’argent, de l’insuccès et même du public ou de son absence… Il les a tous baisés. Que d’astuces, de combinaisons pour seulement commencer à faire son métier d’artiste ! C’est le prix à payer sans doute.

Quelle démonstration par l’expérience auprès des jeunes que c’est possible. Cette activité exige un mental de champion toutes catégories. Il faut être fort dans tous les domaines. Santé, énergie, culture, imagination, fantaisie. Être doué d’une rigueur, une concentration, une capacité à distinguer quels sont les vrais problèmes à résoudre. Voir les priorités, les urgences. Être doté d’une vue longue aussi. Avoir une idée de l’histoire du cinéma. Du show-biz. Bâtir une œuvre, c’est un boulot de cinquante ans. Surtout sans perdre jamais sa fantaisie, son humour.

La vie de Chabrol devrait être enseignée à la Femis : voyez comment il a fait pour survivre dans ce monde violent et destructeur et est sorti victorieux par le haut.

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