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Drakkar

Un sondage personnel, réalisé verre en main au bar Le Narval à l’heure de l’apéritif sur un panel constitué par les consommateurs habituels, a donné un résultat stupéfiant : trois électeurs et demi sur cinq ne savent pas ce que c’est qu’un drakkar, et sont donc condamnés à ignorer de quoi Eva Joly ne descend pas. Le demi, c’est un gazier qui croyait que c’était un chien de chasse (c’est à moitié vrai, vérifiez dans le dico). On s’étonne que les commentateurs politiques, dont l’intelligence dans le questionnement laisse pantois, n’aient pas eu l’idée d’envisager sous cet angle la réplique si spontanée de la candidate verte aux lunettes rouges, comme les feux de circulation.

C’EST DU JOLY !

On ne me fera pas croire que madame Joly n’avait pas prévu qu’on l’interpellerait un jour ou l’autre sur ses origines norvégiennes. On ne me fera pas croire que ses adversaires n’attendaient pas l’occasion de la canarder sur ce détail.

On ne me fera pas croire que tant qu’à crever l’abcès, elle a pu ne pas penser que le 14 juillet était une bonne occasion de le faire tranquillou, dix mois avant le scrutin, six mois avant la campagne. On ne me fera pas croire non plus qu’elle n’avait pas usiné à l’avance une réplique claquante pour l’occasion et fourbi son drakkar depuis belle lurette.

Mais on ne me fera pas croire, hélas, qu’elle s’est interrogée sur la connaissance que le citoyen français ordinaire peut avoir de la culture norvégienne, en dehors de l’omelette et du soleil de minuit. Cela signifie bien qu’il est très difficile de manier le peuple méfiant des électeurs. La preuve, en Alsace, dans leur terre d’élection, les écolos ont du se résoudre à ce qu’il n’ait poussé à ce jour aucune éolienne, écrasés par l’obscurantisme des autochtones auxquels ils n’ont pu enseigner la beauté des énergies durables. Ah bon, les verts n’en voulaient pas non plus ? Mais alors, les éoliennes, ils sont pour ou contre ? Et à l’heure où le gouvernement fait étalage de son « plan éoliennes », tout en enterrant le photovoltaïque, quelle est l’opinion de la candidate sur ce dossier ?

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Je ne l’ai pas entendu clairement s’exprimer dans le poste, elle était essentiellement préoccupée par le défilé du 14 juillet, qui pose évidemment un gros problème politique ; car il est évident que des milliers de français sont travaillés chaque année par l’ardent désir d’un « défilé citoyen » auquel ils n’iront jamais, parce que justement, ils n’aiment pas défiler ; les autres ne rougissent pas de faire la claque pour des troupes armées financées par leurs impôts, ce qui est une manière de vérifier la qualité de l’investissement ; et une immense majorité accorde autant d’importance au défilé qu’ils en accordent à la messe de Noël, faisant preuve en cela d’une indifférence pas forcément coupable aux transes patriotiques et aux onctions mystiques lorsqu’il s’agit de profiter d’un jour férié. Et tout ça, comme dit l’autre, ça fait d’excellents français…

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Donc, finalement, Eva Joly a ramé pour rien, avec son drakkar : ceux que sa double nationalité choque resteront choqués, ceux qui s’en foutent continueront à s’en foutre. En fait, elle raisonne mal. Son problème, ce n’est pas d’être traitée comme tout le monde, mais de continuer à être un OVNI dans le paysage politique français.

C’est uniquement pour cela qu’on s’intéresse à elle, dans le fond, parce qu’on ne la sent pas vraiment branchée sur l’écologie, ni sur l’Europe, et qu’elle ne diffuse pas non plus les ondes chaleureuses d’une personne avec qui on aimerait partir en vacances (sauf si on aime le fouet) : en un mot comme en cent, on n’attend son avis sur rien.

Sarkozy, plus malin, ne s’est pas privé de se présenter, en 2007, comme un zébulon arriviste, fils d’émigrés hongrois rapidement enrichis, capable de toutes les fourberies, inculte et macérant dans le clinquant, affichant un entourage très vulgaire de loustics et d’exilés fiscaux éventuellement cocaïnomanes, bref, en ayant l’air de tout, sauf d’un candidat à la présidence d’une République vertueuse.

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Eva Joly
© Mor / Bakchich

En face, l’énarque du Poitou, malgré ses cuculitudes, avait l’air d’une rosière fabriquée au moule pour épouser mystiquement la Nation. Bon, évidemment, ce genre de coup, ça marche une fois, après, il faut remodeler le profil, et il paraît que désormais Nicolas se cultive, fait des dîners littéraires où il débite ostensiblement ses fiches sur Flaubert, Rossellini et Spinoza, dont il pensait encore hier qu’il pouvait gagner l’étape de l’Alpe d’Huez parce qu’il le prenait pour un grimpeur espagnol.

Mais c’est une position faible. Eva Joly ne devrait pas gâcher ses atouts et se présenter sous les traits d’une citoyenne comme les autres, ce qu’elle est devant la loi, parce que justement pour être candidat à la Président de la République, il faut ne pas être un citoyen comme les autres. Enlevez ses lunettes de ouf, son histoire franco-norvégienne, sa rigidité, il reste quoi ? Le marécage de l’écologie politique franchouillarde, qui n’a d’idées communes et invariantes pratiquement sur rien, et des exigences impérieuses pratiquement sur tout, qu’il s’agisse de protéger les ours, de faire vendre des fenêtres isolantes fabriquées en dérivés du pétrole et des ampoules chinoises injettables, ou de réclamer la privation des droits civiques pour le non-tri des déchets domestiques.

ACCENTS GRAVES

Oui mais non, il y a aussi son accent. Là, elle pourrait faire fort : en dehors de quelques présentateurs de la météo et d’un journaliste politique volubile (ce n’est pas forcément un compliment), la diversité des accents n’est pas respectée sur nos médias, en tout cas, encore moins bien que les autres diversités, dont on fait tout un plat. Pas un économiste avec l’accent alsacien, pas de chroniqueur judiciaire avec l’accent marseillais, pas de commentateur sportif avec l’accent du rugby depuis que Roger Couderc a déserté. On parle plat, même pas parisien, en faisant des fautes de français à la pelle, mais sans chantonner à la stéphanoise ou quinquiner comme les chtis.

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Et pourtant, depuis que les « langues régionales » sont défuntes (la preuve, on les enseigne à l’université), la diversité linguistique régionale, c’est l’accent, plus quelques « mots locaux » et quelques fautes de syntaxe typiques. C’est ça, le peuple, en quelque sorte. Alors là, pour le coup, Joly a un créneau : même dans le noir on sait que c’est elle qui parle. Or, dans la platitude générale des voix, elle fait le canard, d’où le caractère particulièrement lamentable de son intervention sur le 14 juillet, carrément téléphonée, et l’atroce sensation de ses silences écologiques, économiques et tout et tout, ces pauvres silences pleins d’accents étouffés qui nous laissent assourdis quand il est question de chômage, de pouvoir d’achat, d’impôts sur les riches, de 50% de français qui ne partiront pas en vacances, bref, de vrais problèmes sur lequel il y aurait des choses à dire même en espéranto et avec l’accent de Corte ou de Saint-Flour.

DANS LE MAELSTROM

La dernière fois, on avait en première ligne un candidat cocu et une candidate fille-mère, c’était original. Là, en dehors de Joly, c’est d’un banal ! A gauche, un ratpack (pour reprendre la belle expression par laquelle Sinatra et ses potes s’autodésignaient) qui semble désolé de n’avoir plus de flingueur en chef, et la joue tellement sobre et bisounours qu’on s’ennuie franchement – vivement qu’ils s’excitent un peu et que la saison des festivals s’achève, la guimauve et le culturel, c’est lourdingue ; à droite, les sournois habituels, qui par devant célèbrent les beautés du souverain, et par derrière s’inventent le meilleur avenir possible pour le cas où - on voit luire les canines de Copé, briller les yeux du labrador de Matignon, baver le mielleux épagneul Bertrand, ah, il ne leur manque que la parole, à ces meilleurs amis de l’homme de l’Elysée ! Même Bayrou, qui n’a rien à perdre, ayant déjà tout perdu, même Villepin, qui n’a rien à gagner pour exactement les mêmes raisons, même Mélenchon, qui semble n’avoir plus de voix dans tous les sens du terme, même ces outsiders, ces desperados, ces solitaires ne disent plus rien. Ils sont au festival d’Avignon, ou de Montfémur-sur-Glandouille, parfois aux deux. Sinon, morne plaine. C’est à peine si l’on peut voir passer, de ci de là, quelques calomnies, trois insinuations, une affaire de cul réchauffée comme de la vieille daube, on sent que Guéant est en convalescence, la soupe refroidit, pépère, reviens-nous, si la Joly ne lançait pas des vannes à la noix, de quoi parlerions-nous ?
De la pluie et du beau temps. En bien, il pleut. Un été pourri. En politique aussi.

A lire ou relire sur Bakchich.info


Non contente d’avoir été la juge emblématique de l’affaire Elf, Eva Joly compte bien figurer en haut de l’affiche de la vie politique française.

Chez les écolos, il n’y a pas qu’Eva Joly. Puisque se négocient en ce moment même, avec les socialistes, des sièges en vue des sénatoriales. Petite revue des futurs nominés.

Appelez-là NKM. C’est plus chic. Réservé aux initiés. Pour les autres, elle s’appelle Nathalie Kosciusko-Morizet, un nom imprononçable. Et sur les photos du gouvernement Fillon 2, c’est l’une des jeunes femmes, aux yeux perçants, nommée secrétaire d’État (…)