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Pêches

Tous ceux qui ont l’immense chance d’arriver à Marseille par l’autoroute Nord peuvent lire, sur le côté gauche, dans la descente vers la plus belle ville de France puisqu’elle abrite le plus grand club de foot du monde, un message profond peint en grandes lettres sur le mur d’une maison qui domine la voie de droite de l’autoroute : CHRIST EST MORT POUR NOS PECHES. En capitales, et sans accent, en blanc sur fond bleu, comme l’OM. La pêche serait-elle le fruit de la Passion ?

DROIT AU BUT !

Il y a du mieux sur le front des fruits de l’été. Un léger mieux, diront les pessimistes, ou les nostalgiques qui se souviennent d’avoir, dans leur enfance, dévoré des fruits juteux, sucrés, pleins de saveurs – et pas chers. Appliqué aux melons dits « cantalous », le « c’était mieux avant » reste d’une pathétique vérité. Mon père les prenait au hasard sur les étalages du marché, et ils étaient délicieux avec une régularité stupéfiante. Là, les connaisseurs vous diront qu’entre les « couillins » (trop mûrs, aqueux et fades) et les « coucourdes » (pas assez mûrs, à chair pâle semblable à celle de la citrouille dont « coucourde » est l’appellation méridionale), les melons permettent un apprentissage accéléré d’un sentiment capital : la déception. Donnez-en à vos enfants, ils seront plus forts dans la vie. Il s’en trouve des bons, cet été – l’essentiel, c’est de connaître la filière, qui ne passe pas forcément par Cavaillon.

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Les pêches, enfin, se ramollissent. Au cours de ces dernières années, on nous les présentait de plus en plus dures. De vraies boules de pétanques, il suffisait d’avoir un petit abricot pour faire le cochonnet, et vous pouviez vous entraîner pour rafler la mise à un des grands concours de boules de l’été. On nous disait même, avec un parfait cynisme, que ce vœu « correspondait à la demande des clients », qui veulent des « fruits parfaits ». Si la perfection pour une pêche est d’avoir la consistance du béton, on a comblé l’attente des plus exigeants. Ne nous foutons pas du monde : ces fruits composés pour trente pour cent de leur noyau étaient encore loin de leur maturité ; au frigo, ils ne mûrissaient jamais ; dans un compotier, à l’air libre, ils mettaient huit jours à s’assouplir, et dès lors se mettaient à pourrir avec une hallucinante rapidité. De toute façon, ils n’avaient aucune saveur, et personne ne les croquait. Bref, ils ne quittaient leur arbre, comme le personnage de Brassens, que pour dépérir sans procurer le moindre bonheur.

EN AVOIR OU PAS ?

La pêche, c’est important. On l’a, ou on l’a pas. Si on l’a trop dure (je parle de la pêche), c’est comme si on n’avait rien, et en plus on a gaspillé des sous. En encourageant une grande distribution assassine, disent les « petits producteurs ». Ces petits producteurs, je n’en connais pas beaucoup, et même pas du tout. Ils produisent, comme les autres, en grande quantité – vus de l’autoroute, certains vergers offrent au regard une quantité hallucinante de fruits. Et il n’est pas évident que la qualité soit meilleure. Parfois, ils viennent devant un hypermarché ou une sous-préfecture déverser des bennes entières de leurs invendus. Les passants ne se précipitent pas forcément pour en emporter des caisses gratuites.

On a beaucoup décrié la pêche espagnole, mais il n’y a aucune raison que ces variétés hyperproductives produisent de meilleurs fruits lors qu’elles sont cultivées en France, ce qui est généralement le cas ; qui plus est, quiconque est allé en Espagne sait que les melocotones ont la peau bien jaune, et que la division entre « pêches blanches » et « pêches jaunes » est un truc bien français. Donc, méfiance sur ce lamento rituel.

Ce n’est pas parce qu’une pêche a poussé entre Perpignan et Cabannes qu’elle peut se parer de vertus exceptionnelles : il se vendait et parfois se vend encore, le long des routes et des autoroutes, des « produits régionaux » inconsommables crus (la cagette peut servir à allumer le barbecue) qui n’honorent pas nos vergers. Et il ferait beau voir que nos fruits franchouillards ne soient pas, eux aussi, entassés dans d’immenses frigidaires pour « satisfaire le client » en débarquant bien durs sur l’étal du marché. Il n’y a pas que les hypers qui vendent de la merdouille, la tomate en grappes, imputrescible et sans le moindre goût, sévit au pied de nos clochers, en tant que produit local (ce qui, en plus, peut être absolument vrai). Pour se régaler avec de vraies « cœurs de bœuf », et non l’objet côtelé, fibreux et fade à 3,95 € le kilo qui a emporté cette appellation pour le bonheur d’un grainetier, il faut aller les chercher dans une ferme de réactionnaires absolus, ou avoir des jardins dans sa parentèle. Si vous aimez les tomates « de plein champ », regardez les champs : si vous voyez un champ de tomates, je vous félicite, vous avez gagné une serre. Même à Marmande, on fait de la tomate belge…

COCHONNETS

Bon, si vous n’aimez plus les pêches, vous pourrez toujours aller à la pêche aux sangliers dans les baies bretonnes. Prenez des bottes, un masque à gaz et une brouette. Pour le coup, les écolos sont un peu coincés sur deux fronts, et d’un , parce qu’ils soutenaient que le cochon sauvage était devenu rarissime en Bretagne à cause des vilains chasseurs, et de deux, parce qu’on ne les voit pas très vifs sur l’affaires des algues pestiférantes. On s’attendrait à ce qu’ils montent au créneau, Eva Joly en tête, avec des porte-voix et des rassemblements revendicatifs du type gaz de schistes ou aéroport nantais, eh bien non, pendant des jours et des jours, zéro manif, silence radio, la môme aux binocles rouges est en vacances ou quoi ? Elle a fini par causer : selon elle, les paysans ne sont pour rien. Ah bon. C’est la faute aux cochons. Bienvenue, Joly Eva, au club des démagos agricoles !

Mais ce lâchage des Verts face au lobby porcin n’est pas nouveau. Ce sont des assoces locales qui se démènent, depuis des années, devant des préfets tellement professionnels et fiers de leurs fonctions qu’ils envoient leur secrétaire général (éventuellement stagiaire de l’ENA) répondre aux journalistes que non, les marcassins ne sont pas forcément crevés à cause des huit cent tonnes d’algues qui fermentent sur la plage, ils ont pu bouffer du raticide…

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Dessin cochon
par Revenu

Forfaiture, ça veut encore dire quelque chose, pour ces planqués de la santé publique ? Voilà des décennies que la Bretagne est infectée par ses porcheries, inondée de purin, souillée dans toutes ses eaux, et le tout pour une bidoche qui finit en pâtée pour chiens pauvres. Gardons-nous bien d’évoquer toutes les primes d’aménagement qui ont permis de bâtir ces hangars ignobles où de faux paysans gavent des porcs aveugles entassés sur des grilles d’où s’écoule chaque jour l’infâme lisier puant qui salope les sources, met les rivières à l’agonie et pourrit les plages en les repeignant aux couleurs de l’écologie. De toute façon, à trois emplois pour cinq mille cochons, la disparition de ces cochonniers ne boostera pas le chômage : par rapport à l’impact de leurs déjections sur le tourisme, l’interdiction de ces élevages serait un ballon d’oxygène !

LES fruits du péché

On ne cesse néanmoins de faire l’éloge de l’agriculture française. Cela fait partie des grands poncifs de notre vie politique, comme s’il était monstrueux d’envisager des critères de qualité pour l’attribution des aides diverses qui sont si généreusement allouées à nos derniers mohicans de la céréale à tout faire. Le maïs qui sert à nourrir les bestiaux de hangars a salopé les plaines, ruiné les sols, rasé toutes les haies, transformé les nappes phréatiques en soutes à nitrates, bousillé cent fois plus de paysages que les rares éoliennes qui font pleurer l’écolo – l’été, à la place d’un damiers de cultures, une mer verte (déjà !), l’hiver, un immense bourbier désherbé par une explosion atomique de produits ad hoc.

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Et il sert à engraisser des porcs insipides ou des poulets qui, à 80 au mètre carré, ont peu de chances de faire saliver votre chat. Quand on voit ces « agriculteurs » avouer avec cynisme, quand la télé les interviewe, qu’eux, ils ne mangent jamais les produits de leur élevage, on n’a plus envie de rire. Ils se disent victimes de la grande distribution ? Ils en ont été, et ils en sont encore souvent complices, en ayant développé une production de qualité infâme ; et on se demande si, compte tenu des invendus qui les jettent sur la paille, produire de la qualité reviendrait vraiment plus cher au kilo. En tout cas, aucun gouvernement ne devrait subventionner la merdouille – car laisser croire aux petits enfants que les pêches sont des fruits insipides qui ressemblent à des boules de pétanque, ça, c’est un péché.

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