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La Piel que habito : Almodóvar sans péridurale
C’est la rentrée ciné, on dirait.
- Plusieurs gros films de Cannes débarquent dont Melancholia, This must be the Place, Les Biens-aimés ou La guerre est déclarée…
Et le film d’Almodóvar, bien sûr.
Bien sûr.
Almodóvar n’a pas eu beaucoup de chance avec Cannes.
Il a déjà obtenu le Prix de la mise en scène et le Prix du scénario, mais il rêve, paraît-il, de la Palme d’or. Il est reparti une nouvelle fois bredouille…
Et alors ?
Pedro a perdu ses couilles
Je ne suis pas le bon client, ça fait 20 ans qu’Almodóvar me gonfle. C’est à se demander si c’est le même cinéaste qui faisait ces films bourrés de sueur, de sperme et de sang dans les années 80 et ces gros mélos ripolinés, sorte d’hommages dégoulinants à Douglas Sirk, avec plein de bons sentiments, de belles couleurs et d’actrices qui cabotinent pour un prix d’interprétation dans un festival prestigieux. Almodóvar a perdu ses crocs, ses griffes, ses couilles et s’est laissé pousser le bide. Au secours…
Et La Piel que habito ?
Pour une fois, j’avais l’impression qu’Almodóvar allait abandonner son ciné pompier pour revenir à quelque chose de plus viscéral.
C’est adapté de Mygale, un thriller sulfureux de Thierry Jonquet.
Almodóvar a écrit neuf versions du scénario, c’est donc très lointainement inspiré de Jonquet. Il ne reste que le cœur du roman : pour se venger, un homme en transforme un autre en femme.
Je comprends l’intérêt d’Almodóvar…
Le fantasme transgenre
Tout son cinéma tourne autour du fantasme transgenre, de l’identité masculin/féminin, les travestis, les personnages à l’identité sexuelle floue, instable… Néanmoins, La Piel que habito commence une série B horrifique de Jess Franco ou Les Yeux sans visage de Georges Franju.
Excitant, non ?
Bien sûr. Ca change des mères courages ou des séances de touche-pipi de Gael Garcia Bernal. Ici, un savant fou, Antonio Banderas – glacial - retient prisonnière dans sa maison-labo-prison une jeune femme qui porte un masque et un étrange justaucorps couleur chair, comme un grand brûlé. Mais qui est cette jeune femme - une patiente, une victime, une fan de SM hardcore - et que prépare le mystérieux Banderas dans son labo ?
J’adore !
Bienvenue à Almodovarland
Tu as raison. Mais très vite, le cinéaste ne peut s’empêcher de faire sa coquette et nous balader à Almodóvarland : il déconstruit son récit en passant d’une époque à une autre, se regarde filmer, multiplie les références lourdingues à Louise Bourgeois ou Alice Munro, cite ses premiers films de la Movida, notamment quand « le Tigre » viole une jeune femme devant sa moman qui regarde impuissante, utilise la musique contre l’image (la poursuite en voiture avec la musique électro)… On se croyait dans un film d’horreur, Almodóvar, estampillé auteur & génie, décide de nous offrir une plongée dans l’inconscient humain. C’est censé être pervers et vénéneux, c’est simplement grotesque et prétentieux.
Et l’émotion ?
Pedro, savant fou obsessionnel et voyeur
Almodóvar, qui a fait de l’émotion son fond de commerce, évacue les sentiments. Comme la propriété du savant fou, avec ses barrières, ses verrous, ses vitres blindées, son cinéma est blindé, claquemuré dans sa belle image, sa virtuosité, ses références. C’est formellement assez fort, notamment cette pirouette scénaristique qui transforme in fine un personnage secondaire en héros (héroïne) du film. Mais le film est artificiel, sans chair, glacial, exactement comme quand Banderas, répondant à sa victime apeurée qui lui demande, attachée sur sa table d’opération, ce qu’il lui a fait et qu’il répond, cliniquement : « vaginoplastie ». Almodóvar n’a d’empathie pour personne. Il ressemble à un entomologiste ; il regarde des cafards s’affronter, se découper, se dévorer. On n’a pas envie de lui serrer la main.
Faut toujours que tu exagères !
Ce savant fou, obsessionnel, ce voyeur qui jouit en espionnant inlassablement son prisonnier et qui tente des greffes qui ne prennent pas, c’est Almodóvar le démiurge, enfermé à triple tour dans son génie, ses obsessions et son complexe de supériorité.
La Piel que habito de Pedro Almodóvar avec Antonio Banderas, Elena Anaya, Marisa Paredes, Jan Cornet.
En salles le 17 août 2011
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