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We need to talk about Kevin : j’ai enfanté un monstre


- Tilda Swinton est une grande actrice.

- 1, 79 m !

- T’es con. J’adore cette comédienne écossaise aux yeux de chat, androïde androgyne, belle comme Bowie. Tilda Swinton, c’est le feu sous la glace, un regard qui brûle la pellicule, un prototype qui allie la force de Julianne Moore et le magnétisme de Cate Blanchett, l’ambiguïté puissance mille. Elle mène une carrière étonnante, entre grosses machines comme L’Etrange Histoire de Benjamin Button, Michael Clayton ou Le Monde de Narnia, et films d’auteur ambitieux comme les œuvres de Derek Jarman, Love is the Devil, L’Homme de l’ombre ou encore Julia.

- Tu as raison, elle est sublime et à chaque fois elle redéfinit la notion même de jeu. Je me souviens d’elle dans Benjamin Button de David Fincher. Elle incarnait une femme mariée qui s’éprenait de Brad Pitt, au fin fond de la Sibérie. En quelques scènes, elle imprimait sa marque et donnait à ce film dans le film la grâce mystérieuse d’une nouvelle d’Antonio Tabucchi.

- Elle est comment dans We need to talk about Kevin  ?

- Fabuleuse. C’est une des grandes performances de l’année, peut-être sa plus belle, avec un rôle vraiment casse gueule.

- Le pitch ?

Gamin criard devient ado cynique et manipulateur

- Ecrivain, Tilda Swinton mène une vie harmonieuse entre son compagnon et son boulot d’écrivain. Mais son bonheur va s’effriter avec la naissance de son fils, Kevin, un adorable bout de chou qui va s’ingénier à lui pourrir la vie en hurlant continuellement. Dans une scène totalement stupéfiante, elle titube, complètement hébétée, dans les rues, poussant le landau comme un fantôme, et trouve un moment de répit, de sérénité, en stationnant près d’un virtuose du marteau-piqueur. Le nourrisson toujours en pleurs va devenir un gamin qui refuse de parler, qui fait dans ses couches pour punir sa mère et qui semble la haïr, puis ado cynique et manipulateur.

- C’est La Malédiction ton film ?

- Presque, le môme fait des regards en dessous comme Damien et tu as l’impression qu’il va se mettre à vomir un truc verdâtre comme la gamine de L’Exorciste. C’est quasiment un film d’horreur, mais sans diable ni possession. Juste une mère et son fils. C’est autrement flippant, jusqu’à cette scène incroyable où elle lui casse le bras… Mauvaise graine ou mauvaise mère ?

- Tu m’en dis un peu plus ?

Lynne Ramsay, l’art de la mise en chaire

- Non, j’ai pas trop envie. Malsain, dérangeant, le film est un pur cauchemar qui va crescendo et je peux t’assurer que le petit monstre, qui se la joue fils modèle auprès de son gentil popa, va se métamorphoser en un beau psychopathe. Très intelligemment, le film joue sur cette peur : nos enfants grandissent, on ne les reconnaît plus.

- Et la mise en scène ?

- Derrière la caméra, il y a un véritable réalisateur, la cinéaste écossaise Lynne Ramsay, auteur de Morvern Callar. Alors que les médiocres et les yes men semblent avoir pris le pouvoir en Europe et à Hollywood, voici une artiste avec du talent et une vision. Ce n’est plus de la mise en scène, plutôt de la mise en chair. Dotée d’un script en béton armé, d’après un bouquin de Lionel Shriver, Lynne Ramsay a un but : te prendre à la gorge et fouiller tes entrailles pendant près de deux heures. Elle peint son film en rouge (avec l’obsession de l’hémoglobine, de la peinture, de la tomate), déconstruit le récit, le brisant en mille morceaux et le restituant comme une éjaculation sur toile. Elle mélange les temporalités, les scènes fantasmées, les rêves, la réalité, et te place dans le cerveau embrumé de cette mère en proie avec l’horreur absolue. On est dans un cauchemar éveillé et Lynne Ramsay utilise en virtuose toute la grammaire cinématographique - notamment les effets sonores - pour inventer un cinéma sensoriel, hypnotique, une transe sur celluloïd. C’est puissant comme du David Lynch.

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- Dis donc, t’es rarement aussi emballé.

- C’est vrai. Mais il est rare de découvrir un talent aussi pur, aussi brut. Dire que Lynne Ramsay s’est fait virer de la production de Lovely Bones et qu’elle a été remplacée par ce tâcheron Peter Jackson.

- Faut toujours que tu exagères.

- C’est pour cela que tu m’aimes.

- On avait dit que l’on ne parlait pas de notre vie privée.

We need to talk about Kevin de Lynne Ramsay avec Tilda Swinton, John C Reilly, Ezra Miller.
En salles le 28 septembre