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Il était une fois en Anatolie : rien ne s’oppose à la nuit
Chéri, tu n’as pas parlé d’Intouchables dans ta chronique.
Non, pourquoi, il faudrait ?
Tout le monde en parle, la presse est dithyrambique.
Intouchable, ce n’est pas un film c’est un pitch
Il y a des films qui ont la carte, comme récemment La guerre est déclarée ou The Artist. Rien à voir avec la qualité du truc, c’est le film qui arrive au bon moment ou parfaitement marketé.
Et Intouchables ?
Rien à foutre !
T’es fou, toute la critique s’emballe.
Oui, ils mouillent tous leur petite culotte. Mais de quoi parle-t-on ? Ce n’est pas un film, c’est un pitch. La rencontre de deux hommes que tout oppose : le millionnaire tétraplégique et le noir de banlieue. Et en plus, c’est inspiré d’une histoire vraie ! J’imagine le sourire dégoulinant du producteur quand les réalisateurs sont venus lui pitcher le machin. On est au-delà du cliché avec ce feel good movie conçu sur ordinateur.
Antonioni turc
Entre deux gros rires d’Omar Sy, on apprend que l’argent ne fait pas le bonheur, que rien ne vaut l’amitié, qu’un mec de banlieue n’est pas forcément une racaille, que la tolérance c’est vraiment top cool, que l’opéra et l’art contemporain c’est caca… C’est un peu au-dessus de la production comique française courante – surtout si tu compares avec Bienvenue à bord – mais ça n’a pas grand-chose à voir avec du cinéma…
Tout de suite, les gros mots !
Le grand film du mois, c’est Il était une fois en Anatolie, du Turc Nuri Bilge Ceylan. C’est un film lent, exigeant, qui a besoin de la critique, et la presse qui se pince un peu le nez se répand sur Intouchables.
Une étrange prédiction, l’odeur du yaourt, du buffle et la moustache de Clark Gable
C’est signé du réalisateur d’Uzak, Les Climats ou Les Trois singes ?
Absolument ! C’est un des grands cinéastes de notre époque, l’Antonioni Turc, un dieu de l’image numérique qui ferait passer Michael Mann pour un nain. Sous influence de Dostoïevski, il est ici question de crimes et de châtiments. Au fin fond de l’Anatolie, dans un paysage lunaire, désertique, trois voitures, à la recherche d’une scène de crime. Un procureur, un commissaire, un médecin légiste et quelques flics errent au milieu du néant, avec le meurtrier et son frère, à la recherche d’un cadavre que le meurtrier aurait enterré encore saoul. Il va falloir, de nuit, au milieu des steppes, retrouver « un champ plat avec un arbre en boule », pas très loin d’une fontaine. Au cours de cette odyssée existentielle et dérisoire, des indices vont permettre de reconstituer ce qui s’est passé lors de cette nuit tragique. Dans les voitures, la parole s’envole : il est question d’échecs, d’illusions, de couples brisés, de rêves évanouis, d’un enfant malade, d’une étrange prédiction, de l’odeur du yaourt de buffle, de la moustache de Clark Gable…
On est loin du cinéma opératique de Sergio Leone.
Epopée mentale
Si le film de Ceylan est une épopée, elle est purement mentale. C’est un sublime voyage au bout de la nuit, au bout de l’émotion, un chef-d’œuvre contemplatif, doux comme un suaire, un road movie mélancolique, hypnotique et envoûtant. Au milieu du film, après plus d’une heure d’errance, il y a un moment magique. Le convoi fait une halte dans un village pouilleux et soudain, après la mort, le désespoir, le néant, une jeune fille apparaît. Les protagonistes et le film s’illuminent, j’avais l’impression de vivre une épiphanie.
Conclusion ?
Cette semaine, il y a un chef-d’œuvre sur l’âme humaine dont la lumière semble avoir été sculptée par Vermeer, et une comédie bien démago. Choisis ton camp, camarade.
Il était une fois en Anatolie de Nuri Bilge Ceylan avec Muhammet Uzuner, Yilmaz Erdogan, Taner Birsel, Firat Tanis.
En salles le 2 novembre








