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Affaire Karachi : en attendant les carnets secrets de la DCN
4 ans après, un ancien haut cadre de la Défense (re)confirme un rapport des flics financiers: Nicolas Sarkozy n'a pu ignorer le montage financier qui a permis la vente de sous marins au Pakistan.
La une du web, le tour des revues de presse, des dépêches à foison, les radios qui tournent en boucle, les ministres du gouvernement qui montent au créneau et l'opposition qui exige des explications.
L'information dévoilée par Libération, ce 2 janvier a rencontré un écho retentissant. Et pour cause! Un ancien haut fonctionnaire de la Défense a assuré sur procès-verbal au juge Van Ruymbeke, en charge du volet financier de l'affaire dite Karachi que Nicolas Sarkozy «ne pouvait ignorer le versement de commission en marge de la signature d'un contrat d'armement avec le Pakistan». En effet selon ce cadre de l'industrie de l'armement, Nicolas Sarkozy, alors ministre du Budget, a en 1994 donné son accord à la création d'une société de droit luxembourgeois, Heine, chargée, entre autres, de rémunérer les intermédiaires en marge de la vente de trois sous-marins français à l'Etat pakistanais.

Le 2 décembre dernier, convoqué comme témoin assisté, Gérard Philippe Menayas, ex directeur financier de la DCNI, branche de la Direction des Constructions Navales (DCN) en charge de la négociation des ventes d'armes à l'étranger, a ainsi confirmé….une note, aux mains de la justice depuis 2007 et dont Bakchich a, ponctuellement, rappelé l'existence depuis bientôt quatre ans, au gré de ses étonnantes pérégrinations judiciaires!
Quand les flics citent Sarko, Bazire, Balladur et un financement électoral...
Le 12 septembre 2008, ainsi, Bakchich découvre un rapport de la Division nationale des investigations financières - DNIF pour les intimes. Estampillé du 5 mars 2007, cette synthèse fait état d'une «chronologie [qui] fait apparaître que la création de la société Heine au deuxième semestre 1994 s’est faite après accord de Nicolas Bazire, directeur de cabinet d’Edouard Balladur, et du ministre Nicolas Sarkozy, et fait un lien entre ces faits et le financement de la campagne électorale de Monsieur Balladur pour l’élection présidentielle de 1995». Le document a été saisi au cours des perquisitions au sein des locaux de la DCNI.
L'enquête des flics porte alors sur les agissements barbouzards de sociétés de sécurité pour le compte de la DCNI, une procédure suivie de très près par le procureur de la République d'alors, Jean-Claude Marin, et bordurée par ses soins.
...le procureur Marin veut mettre un voile sur Heine, Eurolux et la DCNI
Le 26 janvier 2009, Bakchich dévoile un rapport du parquet, commis par ledit Jean-Claude Marin le 2 novembre 2007.« Un document chronologique d'une page, non daté et non signé, retrace notamment, de manière succincte et imprécise, les circonstances de la création de la société Heine, fin 1994, mentionnant l'aval du directeur de cabinet du Premier ministre, et celui du ministre du budget, et laisse supposer des relations ambiguës avec les autorités politiques en faisant référence au financement de la campagne de M. Balladur pour l'élection présidentielle de 1995». Cette note du magistrat préconise de ne surtout pas enquêter sur ces éléments qui mettent en cause Nicolas Bazire, Edouard Balladur, Nicolas Sarkozy et un financement politique… « Le périmètre le plus pertinent d'une éventuelle information judiciaire exclut en l'état les faits relatifs à la création par DCNI des structures écrans qu'ont constitué Heine puis Eurolux», précise Jean-Claude Marin.
Las, comme le prouve le PV d'audition dévoilé par Libé, cette chronologie fait désormais bien partie du dossier du juge Van Ruymbeke. Ainsi que les carnets secrets de Gérard Philippe Menayas, saisis au cours de multiples perquisitions au siège de la DCNI et du domicile de l'intéressé?
L'ivresse de Bacchus,
intermédiaire en colère
D'abord sur des fiches, puis sur un carnet à spirale sobrement intitulé Verbatim, l'ancien haut fonctionnaire a en effet compilé, de 2006 au printemps 2008, les confidences d'un homme de l'ombre qui s'estime floué par la République: Jean-Marie Boivin, alias Bacchus.
Homme fort discret, Boivin était l'administrateur de Heine et Eurolux, les sociétés en charge de la répartition des (retro?)- commissions sur les grands contrats de la DCN jusqu'en 2004.
Sitôt évincé, Boivin réclame la bagatelle de 8 millions d'euros pour services rendus à la DCN et à l'Etat français. Et menace de déballer petits et grands secrets des contrats d'armement. Autant de récriminations scrupuleusement notées par Menayas.

« D'après des annotations manuscrites de monsieur Gérard Menayas à propos des demandes financières de Jean Marie Boivin pour compenser la fin des relations entre DCNI et Eurolux, Nicolas Sarkozy aurait fait adresser un courrier aux administrateurs d'Eurolux par son chef de cabinet adjoint Samuel Fringuant, disant que leur lettre avait été transmise à Mam (MAM ou Man ?) pour prendre les décisions appropriées, décrivent ainsi les enquêteurs ayant eu accès aux carnets de Menayas, dans une note de 2008 déjà évoquée en 2009 et 2010 par Bakchich. Nicolas Sarkozy aurait envoyé deux émissaires rencontrer Jean Marie Boivin et Yves Schmit, administrateur de Eurolux gestion. Les discussions portaient sur la somme réclamée par Jean-Marie Boivin, qui aurait fait l'objet de pression».
Des carnets secrets encore inexplorés
Depuis un étrange jugement de 2009 par un tribunal de l'île de Man, où est évoquée l'intervention d'un haut fonctionnaire français, Jean-Marie Boivin a cessé de se plaindre.
Quant à Gérard Philippe Menayas, il s'étonnait fin 2010, qu'aucun des juges qui l'avait interrogé ne l'ait encore questionné sur ses écrits. « Jamais, nous expliquait-il, les magistrats ne se sont intéressés au contenu de mon cahier où apparaissent pourtant un certain nombre de noms de politiques français. Le seul angle qui les intéressait était celui de possibles rétrocommissions dans le dossier Karachi. » Tout vient à point à qui sait attendre. Sa dernière audition révélée par Libération n'est peut-être qu'un début.
Dans son verbatim, le duo Menayas-Boivin n'évoque pas seulement Nicolas Sarkozy, Edouard Balladur ou la fine fleur de la droite actuellement au pouvoir. Et ne se limite au contrat des sous-marins pakistanais.
«La presse ne parle que des financements balladuriens, confiait Gérard-Philippe Menayas à Bakchich fin 2010, alors que nous savions tous que la redistribution était beaucoup plus large. Droite et gauche, nombre d’élus français étaient financés par Thales et la DCNI, très oecuméniques, depuis le début des années 90. » Dans ses carnets affleurent des grands noms de la gauche et du Parti socialiste, en lien avec la mythique affaire des frégates de Taïwan.
«À l'époque, Jean- Marie Boivin craignait de ne pas être dédommagé, il balançait beaucoup de choses, il se défoulait», précisait Menayas…
« Ces annotations concernent principalement le dossier des frégates de Taïwan, l'attentat de Karachi en 2002, ainsi que des allégations non vérifiées sur des protagonistes des dossiers, des magistrats ou des hommes politiques», ont résumé les enquêteurs.
Encore une boite de Pandore ?







