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Cercle Wagram, nom de code «Largo Winch»
Déroulés par Bakchich, les Mystères du Wagram ont un autre nom de baptême au pôle financier. L'affaire Largo Winch. Une saga loin d'être achevée... François Pupponi, star politique du dossier, est convoqué le 17 janvier.
Pour enquêter discrètement tout en évitant les fuites, les services de police, de gendarmerie ou de justice ont pris la plaisante habitude de frapper d'un nom de code les dossiers sensibles. Souvent avec à propos.
Ainsi les enquêtes du juge Duchaine sur les marchés publics marseillais ont-elles été baptisées Guernica. Le tableau d'un massacre pour la classe politique marseillaise, mais aussi une oeuvre fourmillant de détails sur les relations coupables entre milieu, syndicats, élus et entrepreneurs, tissées voire entretenues aux yeux et au su de tous. Comme le bombardement de la ville basque avait été réalisé sans que nulle démocratie ne crie à l'hallali. Un laisser-faire au moins moralement condamnable.
Les investigations au sujet de la SMS, une boîte de sécurité corse où grenouillaient ex natios, nouveaux voyous, hommes d'affaires et flics des RG était, elle, désignée sous le sigle de « dossier Powell». Du nom de Baden, certes père du scoutisme mais surtout as du renseignement anglais durant la guerre des Boers. Apparaissaient d'ailleurs dans cette affaire de ronflants noms de la haute hiérarchie policière, et nombre de petites mains du patron de la Direction centrale du Renseignement Intérieur, Bernard Squarcini, soupçonnées d'avoir interféré dans un dossier qui résume à lui seul les dysfonctionnements de l'Etat français en Corse.
De Largo Winch au Wagram,
querelle d'héritages
Devant le foisonnant dossier du cercle Wagram, établissement de jeux parisien dont la direction a fait l'objet d'une lutte en bandes insulaires, les enquêteurs ont jeté leur dévolu sur une saga populaire. Et dans leurs rapports ou leurs remontées vers le parquet, le Cercle Wagram de devenir «l'affaire Largo Winch». Pas mal trouvé.

Certes, aucun acteur du dossier ne semble pouvoir être assimilé au héros de la BD de Francq et Van Hamme. Mais la thèse policière colle au moins au script. L'ami Largo hérité d'un empire financier à la mort de son père adoptif et doit se battre pour en prendre le contrôle effectif. Avec moult rebondissements et aventures qui ont généré huit romans, 17 BD (ndr: tome 18 pas encore sorti) , une série et deux films.
La saga du Wagram n'a pour l'instant accouché que de trois enquêtes judiciaires, dont l'origine est à chercher dans un héritage qui a mal tourné, celui de la défunte Brise de Mer, mythique gang corse décimée par la guerre qui ensanglante le Milieu insulaire depuis 5 ans.
Une équipe pour défendre le patrimoine de feu Richard Casanova
Après la disparition de Richard «Le Menteur» Casanova, le Wagram serait passé sous le contrôle d'un autre ponte de la Brise, Angelo Guazelli en 2008. Le 19 janvier 2011, les héritiers de Richard, notamment son beau-frère Jean-Luc Germani, se rendent au Cercle pour reprendre possession de leur bien, en signifiant clairement aux hommes d'Angelo de ne plus remettre les pieds en ces lieux.

Tel est le scénario déroulé par les enquêteurs du service Central des Courses et Jeux (SCCJ) dans un rapport du 17 février 2011, qui décrit la bande à Germani comme «Une équipe montante de malfrats défendant de façon violente le patrimoine et les investissements occultes de leur mentor feu Casanova ».
Pour faire vivre une série populaires, quelques accrocs s'avèrent nécessaires. Par exemple la fuite des principaux intéressés, lors du coup de filet de juin 2011, qui laissent à penser que des indiscrets les ont prévenus. Ou alors l'étrange attitude de certains personnages qui au fil de l'intrigue, prennent de l'importance, à l'instar d'Honoré Renon.
Honoré Renon, flic au dessous de tout soupçon et président du Wagram
Président de l'association du Cercle Wagram, Honoré Renon alias «Nono» sera le seul dirigeant à ne pas être éjecté par la nouvelle équipe. Par respect pour son pédigree? Ancien flic des Renseignements Généraux, du temps où les RG étaient en charge des courses et jeux (surveillance des casinos et des cercles), le natif d'Evisa a une réputation et des relations. A tu et à toi avec l'ancien préfet de police de Paris, Philippe Massoni. Un ami du village. Au soir de sa retraite, Bernard Squarcini, patron de la DCRI, se déplace pour son pot de départ, dans un restaurant corse de Paris pour des agapes auxquelles ont participé les dirigeants du Wagram. Et Nono a la retraite active….dans les casinos. Au Maroc d'abord, puis au célèbre Café de Rome de Dakar avant de travailler pour le cabinet d'intelligence économique I2F en 2002, dirigé par l'ancien flic financier Hervé Sevenno, au mieux avec la hiérarchie policière.
Malgré ce riche CV, Honoré Renon n'hésite pas à prendre la présidence du Wagram en 2005. Sans trop s'inquiéter de constater que les embauches sont validées par Angelo Guazzelli, avec qui il déjeune, ni que les salaires des effectifs soient payés en partie en liquide. Et en se gardant bien de prévenir son ancienne maison des évènements qui secouent la vie de l'établissement. «Par peur» confesse-il aux policiers qui l'interrogent le 8 juin dernier, au cours de sa confortable garde à vue; parce qu'il n'avait pas «envie de s'en mêler» dira-t-il au juge Tournaire, lors de son audition, comme témoin, le 14 septembre dernier. Une pudeur fort répandue parmi les acteurs de la saga…
Quand l'Intérieur
recommande une barmaid
Autre personnage énigmatique du Cercle, la chef de bar, Marie-Claire Giacomoni. Une observatrice privilégiée, dix ans durant, de la vie du Wagram, responsable de la distribution des enveloppes en liquide aux salariés de l'établissement et une personne recommandée lors de son embauche... par la haute hiérarchie policière. Au juge Tournaire, elle explique avoir «été présenté par François Casanova, policier aux renseignements généraux» et meilleur chien de chasse, selon l'expression consacré, de Bernard Squarcini. Un squale qu'elle a l'habitude d'appeler Tonton. « François Casanova, qui était sous les ordres de Bernard Squarcini, l'a présenté au frère de ma mère […] Je connais donc Bernard Squarcini depuis que j'ai 14 ans ou 15 ans. Je l'ai toujours vu, tous les étés, soit à Ajaccio soit au village lorsque mon oncle l'invitait à déjeuner, puis à Paris. J'ai son numéro et je peux l'appeler en cas de besoin».

Traitement de faveur
après un coup de fil de Squarcini
Le besoin s'est fait ressentir le 8 juin 2011, au moment où les policiers des Jeux débarquent au Wagram, puis sur le pas de la porte de Giacomoni, au 20 rue de Miromesnil. A une porte du ministère de l'Intérieur. La barmaid est absente, en voyage. « Je suis intervenu pour qu'on évite de lui casser la porte» a expliqué à Libération, le patron de la DCRI. Trop tard...Les flics, à la grande fureur de Giacomoni, ont brisé la serrure. Et attendu le retour de Las Vegas de la barmaid pour faire un tour de la locataire. «On aurait dit qu'ils avaient perquisitionné l'appartement d'un trafiquant de drogue, se plaint-elle lors auprès du juge le 14 octobre. Tout était sens dessus-dessous». Vêtements, montres et bijoux de luxe jonchent l'appartement de l'employée qui émarge à 2000 euros par mois. Aux questions des enquêteurs sur son étrange train de vie, la jeune femme rétorque que «sa famille l'aide». Sur le coup de force et les tiraillements entre bandes rivales au Wagram en revanche, Marie-Claire assure n'avoir rien vu. Mais la sanguine Corse ne se retient pas de se plaindre. «J'ai eu l'impression, déclare-t-elle au magistrat, qu'étant corse et ayant des liens d'amitié et de proximité avec Bernard Squarcini, j'ai eu droit à un traitement de faveur».
Pression sur le service
des Courses et Jeux
Les enquêteurs du service Course et Jeux également qui ont piloté les investigations également! Entre disparition de CD, de scellés et fuites orientées pour décrédibiliser le service.
Patron de l'enquête, le commissaire Robert Saby fait l'objet de toutes les attentions depuis son départ dans le privé au 1er septembre. Son nouvel employeur, basé à Barcelone, compte parmi ses actionnaires minoritaire la Pefaco, société de jeux qui a un temps employé Alain Orsoni. Le JDD relate ce transfert le 9 octobre dernier...sur la même page qu'un article consacré à Michel Neyret, commissaire lyonnais incarcéré et soupçonné d'avoir trop frayé avec le grand banditisme.

Le 13 septembre, un rapport de l'Office central de répression de la grande délinquance financière (OCRGDF) soupçonne d'avoir rencardé les nouveaux dirigeants du Wagram. «Je vois mal l'intérêt d'une telle rencontre, conteste Philippe Terrazzoni, l'un des rares putschistes incarcéré. Lorsque Robert Saby a pris la tête des Courses et Jeux, j'étais encore en poste au Wagram, il nous a à tous fait subir la misère».
15 000 euros disparus et un enquêteur en garde-à-vue
Les proches de Saby dégustent aussi. Selon nos informations, son bras droit au moment de l'enquête a passé 30 heures en garde à vue, début décembre, dans les locaux de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN). La police des polices a été saisie après la disparition, fin juillet, d'un scellé contenant des espèces confisqués au Wagram. Si aucune charge n'a pu être retenue contre lui, la pression a grimpé d'un cran autour du service et entre les services de polices.
Sans compter que le dossier compte également un versant politique, brûlant en période de campagne. Que ce soit pour le PS ou la droite.
Versant politique
Selon une des parties civiles du dossier, le député maire socialiste de Sarcelles, François Pupponi, l'a menacé au nom du grand banditisme. Visé par un réqusitoire supplétif pour menaces sous conditions, l'élu dénonce une cabale. Et va être entendu le 17 janvier selon Le Monde qui, en parallèle, s'intéresse beaucoup aux marchés de sécurité de la mairie de Sarcelles. Une société dirigée de fait par des voyous corses a pendant plusieurs mois monté la garde devant le cabinet du maire.
Secrétaire du Cercle évincé en janvier, Jean Testaniere, n'a pas été que le confesseur de Rachida Dati. Le «mage» a des années durant était appointé par la mairie de Levallois, chasse gardée de Patrick Balkany.
Des truands en fuite, des tensions policières, un fumet politique. Des ingrédients propices à une longue, très longue saga.
D'autant que dans tout bon feuilleton, interviennent des flashs-back. En l'occurence la gestion du Cercle Wagram, avant que les héritiers ne se le disputent. «De décembre 2009 à décembre 2010, le montant de la rémunération complémentaire du personnel en espèces affiché dans la comptabilité parallèle atteint plus de 1 600 000 euros. Cette somme dont la provenance n’a pas été établie, a permis à l’association de s’exonérer d’une partie du paiement des charges et cotisations sociales sur les salaires» a précisé le directeur central de la police Judiciaire, Christian Lothion, dans son rapport du 18 juillet 2011.
«L'affaire Largo Winch»? Un nom de code décidément fort à propos.
Article modifié à 18h50 avec l'ajout de la convocation chez le juge Tournaire de François Pupponi.




