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Avant le Costa Concordia, le désastre du Sardinia Express
Cinq ans avant le drame du Costa Concordia, un bateau de la Corsica Ferries, reliant l'Italie à la Corse, avait évité un drame. Pas le désastre.
La récente catastrophe du Costa Concordia pose le problème de la sécurité sur les bateaux de croisière et de transport de passagers, qui sillonnent la Méditerranée.
Cette dernière catastrophe a en effet mis en évidence le comportement irresponsable de la compagnie qui demandait à ses officiers de rapprocher les bateaux des côtes afin d'offrir aux passagers des images fortes. Mais cette catastrophe a aussi souligné l'incompétence manifeste aussi bien du capitaine, des managers de la compagnie que de l'équipage face à une situation de crise.
Un cas unique, ou bien une triste répétition?
Le précédent de la Corsica Ferries
Nous posons la question: Les moyens de contrôle mis en place par les autorités vis-à-vis des compagnies maritimes sont-ils efficaces?
Voici le récit d'une autre catastrophe.... évitée de justesse!
Les faits se sont produits il y a cinq ans quand Le Sardinia Express, du groupe Corsica Ferries, avec 229 personnes à bord, a frôlé le désastre. La sécurité des passagers et des membres d'équipage avait été mise en danger.
À l’époque un sénateur italien avait adressé une question parlementaire au ministre des transports de la péninsule. Un pays qui détient le triste honneur d'avoir réussi à homologuer, sur son Registre italien naval , un désormais célèbre bateau poubelle dénommé Erika.
La question parlementaire déposée par le sénateur Mauro Bulgarelli n'a jamais obtenu une réponse (cf. encadré). L'omertà règne sur le Mare Nostrum...
Et pourtant , l'histoire n'était pas sans gravité. Jugez vous-même…
Avis de tempête ignoré
«Depuis le départ, ce voyage avait mal commencé. Le Sardinia Express devait relier Golfo Aranci à Livourne, quand, soudainement, on nous a annoncé qu'il y avait un changement dans le programme. Nous serions débarqués à Piombino. Le changement de destination nous a été communiqué une demi-heure avant le départ. Aucune autre explication nous a été donnée». Alessandro a 26 ans et est infirmier. Le 8 août 2007, il était sur le Sardinia Express.
Un seul propulseur disponible
«Nous avons quitté Golfo Aranci, près de Olbia, dans le Nord de la Sardaigne, à 23 heures. Je n'étais pas rassuré, car je savais qu'il y avait un avis de tempête. Le vent soufflait très fort. La mer bougeait beaucoup. Quand nous avons traversé les Bouches de Bonifacio, j'ai eu l'impression que le bateau souffrait. Il fatiguait à avancer face aux vagues et aux forts courants». Alessandro l'ignorait, mais le Sardinia Express voyageait, depuis plus d'une semaine, avec un propulseur directionnel en panne. En cette nuit du 8 au 9 août, le moteur de tribord avait été démonté et des techniciens étaient en train de le réparer. Le seul propulseur orientable encore opérationnel, était décidément soumis à un effort conséquent.
Une dérogation et des questions
Le Sardinia Express, du groupe Lota Maritime, plus communement connu comme Corsica ferries, avait été autorisé, de manière tout à fait exceptionnelle, par l'organisme de certification RINA, le Registre italien naval, à voyager avec un moteur directionnel en moins. Cette autorisation est pour le moins surprenante. Comme le soulignent nos confrères de France3 Corse: «Dans les milieux maritimes on s'interroge sur la validité d'une dérogation qui autorise la navigation dans de telles conditions. Les règlementes sont formels, ils dépendent du code H.S.C. (High Speed Craft). Il est formellement interdit de naviguer avec un seul propulseur orientable», précise le journaliste de la chaîne publique Alain Verdi.
L'autorisation du RINA était valable jusqu'au 8 août. Le sinistre a eu lieu le 9 août.
Le Sardinia Express était-il toujours couvert par l'autorisation du RINA quand l'incendie s'est déclaré à bord, en pleine navigation?
600 passagers, 12 membres d'équipage
Le 9 août à 2 heures 30 du matin (hors délai de l'autorisation du RINA?) le Sardinia Express longeait les côtes corses. Le feu s'est déclaré dans le compartiment du seul bloc-moteur opérationnel. Le système automatique de sécurité n'a pas été déclenché immédiatement. Bien au contraire, l'équipage a essayé de traiter l'incendie. Il ne pouvait donc pas avoir fermé toutes les portes donnant accès au département moteur. Le feu s'est d'ailleurs propagé à l'extérieur du département des machines. Les enquêteurs qui ont inspecté le bateau l'ont constaté.
«Rien n'était sous contrôle, la confusion régnait, sur le pont une bagarre a failli éclater entre des passagers et des membres de l'équipage. Ces derniers étaient visiblement débordés. Ils étaient trop peu nombreux pour faire face à une telle situation. Vous vous rendez compte, que ce navire qui peut transporter jusqu'à 600 passagers, ne dispose en tout et pour tout que de douze hommes d'équipage… Ça me paraît déjà irresponsable». Pour confirmer ses propos, Alessandro nous montre une photo qu'il a prise à bord. Sur un panneau affiché sur le Sardinia Express, on peut clairement lire: «Personnes transportées: 600 passagers; 12 membres d'équipage».

A la merci des vagues et le feu à bord
«Pendant une dizaine de minutes, j'ai eu l'impression que le bateau continuait à avancer, malgré l'incendie et l'épaisse fumée qui nous entourait. Après, plus rien. Le navire s'est arrêté. Il n'y avait plus de moteurs. Nous étions à la dérive. Le vent soufflait toujours très fort. Un peu après trois heures du matin, le commandant, Guido Pergola, a annoncé par haut-parleur qu'il avait arrêté les moteurs. Nous étions à la merci des vagues. Et nous avions le feu à bord!»

Le commandant du Sardinia Express, Guido Pergola, sur le pont du navire, au matin.
«Alors que nous étions tous sur le pont pendant la nuit, nous aurions aimé qu'il vienne nous expliquer la situation. Par contre, nous avons été abandonnés dans une confusion générale», nous déclare Alessandro, passager du Sardinia Express.
Il faut bien reconnaître que le témoignage d'Alessandro ne recoupe pas, précisément, les déclarations du directeur général de Corsica Ferries, Monsieur Pierre Mattei. Ce dernier, affirmait dans Corse-Matin du 10 août 2007, que «très rapidement et avec beaucoup de maîtrise et de sang-froid, les hommes de l'équipage ont réussi à éteindre le sinistre en actionnant le système automatique d'extinction des feux à base de CO2. Ils ont également isolé le secteur en fermant les portes étanches de cette partie du navire».
Dans le même journal, Jean-Luc Maroselli, le commandant des pompiers de la Corse-du-Sud, qui a été hélitreuillé sur le Sardinia Express, explique: «Notre mission était d'éviter la propagation du sinistre. Sur place, nous avons constaté que la situation a été difficile pour l'équipage, qui était toutefois parvenu à confiner le feu dans la salle de machines».
Or, pour arriver à «confiner» le feu, il faut bien que, d'abord, le feu ait dépassé «le confinement». Dans ce cas précis, le feu s'était propagé à l'extérieur du département des machines… avant d'être à nouveau confiné dans la salle des moteurs. La catastrophe a été évité de justesse.
Retard à l'allumage pour le sauvetage
Pourquoi l'équipage n'a-t-il donc pas actionné, immédiatement, le dispositif automatique de secours: fermeture des portes étanches et envoi de CO2? L'anhydride carbonique étouffe le feu en quelque secondes. Pourquoi l'équipage a-t-il pris le risque de traiter le feu «à la lance», comme le précise France3 Corse?
L'incendie s'est déclaré vers deux heures trente. C'est seulement à 2 heures 45 que le sémaphore d'Alistro signale au CROSSMED (Centre Régional Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage en Méditerranée) que le ferry Sardinia Express est à la dérive, à 10 milles nautiques au sud-est des côtes corses. Pourquoi le SOS n'a-t-il pas été déclenché plus tôt par le Sardinia Express?
A 2 heures 58, le CROSSMED apprend qu'il y a aussi un incendie à bord. Douze minutes plus tard c'est toujours le CROSSMED qui entre en contact avec le commandant. Les responsables des secours apprennent que l'incendie n'est pas encore maîtrisé. L'évacuation du navire est donc envisagée.
La compagnie et le commandant oublient d'alerter les autorités
Pourquoi, ni le commandant du Sardinia Express, ni la compagnie de navigation qui contrôle le navire, ne sont-ils pas rentrés immédiatement en contact avec le CROSSMED?
«Nous étions sur le pont. Il faisait froid à cause du vent. Petit à petit, la fumée a commencé à diminuer. Vers quatre heures du matin, un bateau de la même compagnie, le Mega Express III, nous a rejoints. Dans un premier temps, certains membres de l'équipage nous ont dit qu'il fallait évacuer le Sardinia Express et embarquer sur l'autre navire.

Les passagers, avec gilets de sauvetage, sur le pont du Sardinia. Au fond, on voit les lumières du Mega Express III qui vient à leur secours.
«Vers quatre heures du matin, un bateau de la même compagnie, le Mega Express III, nous a rejoints. Dans un premier temps, certains membres de l'équipage nous ont dit qu'il fallait évacuer le Sardinia Express et embarquer sur l'autre navire».
Le Mega Express III a essayé de nous accoster. Mais il y avait trop de vent et trop de vagues. Alors il a manœuvré autour de nous et a fini par nous jeter un câble. La manœuvre a duré au moins une heure», se rappelle Alessandro. «Nous avons commencé à nous sentir en sécurité quand les premiers pompiers ont été hélitreuillés à bord. C'est seulement à dix heures du matin que les pompiers nous ont donné l'autorisation de quitter le pont et de regagner l'intérieur du bateau, qui n'était plus envahi par la fumée».
A qui appartient le Sardinia?
Une situation décidément paradoxale, à laquelle nous pouvons ajouter la structure juridique bien particulière du Sardinia Express. Le navire fait partie du groupe communement connu comme Corsica ferries, mais...
Corsica Ferries, n'est qu'un simple nom commercial qui cache une architecture très complexe. Très complexe et bien opaque. En effet, la société holding mère du groupe, s'appelle Lozali SA, est basée en Suisse, et ne publie pas ses comptes.
Le Sardinia Express, actuellement hors-service, etait armé par la société italienne Forship SPA, dont le siège est à Gênes. Forsphip spa etait une filiale de Lota Maritime, siège Bastia.
Le Sardinia Express était immatriculé auprès du RINA, le Registre italien naval, sous le numéro 73394, au nom de Forship SPA, il battait pavillon italien et son port d'attache était Olbia, en Sardaigne, sous le numéro 160.La coque nue du bateau était, quant à elle, la propriété de la société italienne Medinvest SPA, qui est à son tour contrôlée par le mystérieux holding suisse Lozali SA, société mère de la nébuleuse communément appelée Corsica et Sardinia Ferries.
La dénomination Corsica Ferries n'a aucune raison juridique. Seul Corsica Ferries France SAS, existe. Son siège est à Bastia et son activité est principalement l'affrètement des navires.
Corsica Ferries SAS, est aussi contrôlée par le holding Lota Maritime, qui est chapoté a son tour par Lozali SA, le holding de tête du groupe, qui à établit son siége en Suisse.
Face à cette galaxie de sociétés trans-nationales, comment établir la responsabilité juridique face à une catastrophe, heureusement évitée de justesse?
Nous n'avons pas la réponse.
Question pour un ministre
Voici l'intégralité de la question parlementaire posée le 12/09/2007 par
le Sénateur Bulgarelli au ministre des Transports italien
Etant donné que:
dans la nuit du 9 août 2007 le ferry à grande vitesse Sardinia Express a été victime d'un incendie à bord pendant sa traversée de Golfo Aranci à Livourne, transportant 229 personnes entre passagers et membres d'équipage sur un total possible de 600 passagers, avec un équipage de 12 membres;
le ferry en question porte les enseignes de Corsica Ferries - Sardinia Ferries, des dénominations qui résultent propriété de la société italienne Forship, à son tour appartenant au groupe français Lota Maritime, contrôlé finalement par le holding suisse Lozali SA;
déjà le 21 novembre 1996, pendant la XIIIe législature, les sénateurs Marino, Cò, Carcarino et Salvato avaient présenté la question 4-03026 requérant une réponse écrite au ministre des Transports et de la Navigation par rapport à la société de navigation communément appelée aujourd'hui "Corsica Sardinia Ferries", où ils se préoccupaient du fait que ladite société de navigation, à l'époque représentée en Italie par la Tourship SPA, bénéficiait d' "aides et concessions de l'Etat". Et ceci, malgré que "cette même société [soit] reliée à une série de consœurs, dans certains cas se traitant de soi-disant 'sociétés fantômes'".
les sénateurs se préoccupaient en outre du fait que cette même société se "soustrait aux obligations posées par la loi italienne envers les personnels par rapport aux instituts de prévoyance et au fisc";
comme plusieurs organes de presse italiens et étrangers l'ont rapporté, ledit ferry naviguait, déjà depuis fin juillet, avec un seul moteur orientable fonctionnant sur les deux dont il est équipé, ayant reçu du Registre italien naval (RINA), une dérogation provisoire d'une durée exceptionnelle d'une semaine au code de réglementation HSC (High Speed Craft) valable jusqu'au 8 août, date à laquelle il a effectivement levé l'ancre, à 23 heures;
le RINA a déjà été au centre d'enquêtes journalistiques, comme à l'occasion de la catastrophe de l'Erika (1999), qui ont mis en doute son impartialité de jugement et le manque de respect des réglementations européennes à propos de son indépendance, du fait de la présence dans le conseil de direction des mêmes armateurs dont les flottes sont inspectées;
sur la même ligne Golfo Aranci - Livourne, il n'existe pas une liaison autorisée et, en l'attente d'un arrêt du tribunal administratif régional (TAR) compétent à propos du litige en cours, les traversées se sont effectuées avec l'expédient de demander, à chaque fois, la possibilité d'accostage pour "voyage occasionnel" à la Capitainerie de port de Livourne;
le voyage en question avait comme destination finale Piombino et non pas Livourne à cause des conditions difficiles de la mer dans la nuit du 8 au 9 août;
selon les récits de certains témoins , le feu à bord se serait déclaré à 2h30 en impliquant la salle des machines; à 2h45 le signal du sémaphore d'Alistro révélait au CROSSMED (Centre Régional Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage en Méditerranée) que le bateau Sardinia Express se trouvait à la dérive de dix milles de sa route établie; à 2h58 le CROSSMED était informé de l'incendie à bord et, environ un quart d'heure plus tard, il arrivait à se mettre en contact avec le commandant qui confirmait l'incident en cours; seulement à 18 heures les pompiers et les enquêteurs ont pu entrer dans le compartiment machine qui était jusqu'alors inaccessible (à cause de la présence de points chauds);
selon la reconstruction établie par les organes d'information, la dynamique des événements, sous enquête du bureau des Affaires Maritimes de Bastia (Corse, France), où le bateau avait été obligé de s'abriter, a vu le commandant du bateau dans la condition de devoir retarder l'activation du système automatique d'extinction pour maintenir la fonctionnalité de l'unique moteur orientable encore en fonction, de façon à garder le contrôle du navire; seulement le nombre réduit de passagers et le sang-froid de l'équipage ont empêché, selon l'avis unanime des moyens d'information et des témoins, que l'incident ne se transforme en tragédie,
nous demandons de savoir:
si le Ministre interpellé ne retienne nécessaire de proposer auprès des instances compétentes des mesures facilitant la détermination ponctuelle des propriétaires effectifs, et donc des responsables, des navires dédiés au transport de passagers contrôlés par la société communément appelée "Corsica Sardinia Ferries", ainsi que par d'autres opérateurs ;
si des subventions ou aides publics ont été concédées à la société de navigation communément appelée "Corsica Sardinia Ferries";
si le rapport entre nombre de passagers et personnels de bord dans des navires tels le Sardinia Express est conforme aux normes en vigueur;
si le RINA était autorisé par les normes internationales à concéder une dérogation si longue au Sardinia Express, sachant que ce navire, affecté au transport de passagers, naviguait avec un seul propulseur orientable fonctionnant;
si au moment de l'incident le bateau était effectivement garanti par la dérogation du RINA, notamment par rapport à la responsabilité civile et/ou pénale et à la couverture des assurances;
si le Ministre interpellé ne considère opportun de préparer une réforme des organismes de contrôle tels le RINA pour en garantir l'impartialité et un meilleur fonctionnement en référence à la sécurité de l'usager.







