Vous êtes ici

Solo: Profession Hip Hop Légend (2/3), un succès Assassin

 

2e volet de notre portrait de Souleymane Dicko, alias Solo. Où naîssent les succès Assassin.

L’entrée dans le grand bain du rap peut enfin avoir lieu. Il faudra désormais compter avec eux, et ils ne se privent pas de le faire savoir, avec leur premier maxi en forme d’injonction,  Note mon nom sur ta liste en 1991.

 

 

Viendront ensuite les volumes 1 et 2 de Le futur que nous réserve t-il ? en 1993, qui figurent au Panthéon des albums de rap français.

C’est aussi à cette époque que Solo remet en cause cet idéal Zulu (hérité de la Universal Zulu Nation, organisation internationale pour la prise de conscience Hip Hop dirigée et crée par Afrika Bambataa)  qu’il a ramené dans ses bagages en rentrant de New York :

« Pour moi, l’idéal Zulu commence tout juste à reprendre un sens aujourd’hui. Je me suis rendu compte qu’il y avait une vraie pression qui allait de pair avec cette philosophie : c’est classique, quand tu es perçu comme le sage, le bien pensant, il y a un moment où tu pètes les plombs. Surtout qu’à cette époque, ce qui commençait à attirer un certain public vers le rap, c’était la rébellion. Des mecs portaient des tee shirt Zulu nation, mais véhiculaient des messages de violence, il y a eu une vraie contradiction, c’était devenu un truc d’attitude. »

La carte d’Afrique autour du cou aurait t-elle suffi à faire de certains imposteurs de vrais Zulus, comme le disait Doc Gynéco quelques années plus tard ?

 

A un moment 

J'ai eu honte de mon mode de vie

 

« Dans les années 90 ; j’ai fait une interview avec DMC, il avait ce coté hyper bien pensant vis-à-vis du public, no drugs, respect de la loi etc. Il y a un an, je reparle avec lui de tout ca et il me dit « attends, entre ce qu’on disait et ce qu’on faisait, il y avait un monde » Ca aussi ca qui m’a remis les choses en perspective : Dans le rap, entre le personnage que tu te construis, ce que tu véhicules à travers lui, et qui tu es vraiment, c’est souvent trois choses totalement différentes! Au moins dans le rock, les mecs se prennent peut être pour Satan dans leurs morceaux, mais derrière ils ont le mode de vie qui va avec. Tu n’es pas étonné qu’ils se défoncent ou brisent leurs instruments sur scène, il y a une cohérence. »

« Il y a eu un moment où j’ai eu honte de mon mode de vie un peu dépravé, j’avais été Zulu King mais je n’étais plus en adéquation avec mes idéaux. C’était du « faites c’que je dis, pas c’que je fais» , j’étais capable d’héberger quelqu'un  en galère et de le nourrir sans rien lui demander en échange mais aussi de défoncer un mec qui avait maté ma meuf de trop près, d’où ce sentiment d’imposture. » 

 

Un trop grand décalage entre la marionnette ghetto et ce qu’on est 

 

Dur dur d’être un symbole ?

 « Au fond.  Je me rends compte que pendant longtemps je ne m’autorisais plus le droit à l’erreur, je voulais conserver ce respect que je lisais dans le regard des autres. J’ai sans cesse peur de décevoir ce public de puristes, et c’est sans doute ca qui a  fait que j’ai été improductif pendant de nombreuses années. Plus que la peur de l’échec, c’est la peur de faire « moins bien ». C’est une forme de schizophrénie : Les gens se sont forgé une image de toi, et tu ne sais plus ce qui te représente réellement. Cette image que tu t’es construite, ou ce que tu penses réellement de toi-même ? Ca vaut pour nous tous, il y a un trop grand décalage entre la marionnette ghetto et ce qu’on est au jour le jour. La plupart des artistes rap se cachent derrière un pseudo truc d’ouverture vers les autres, alors que dès que tu évolues à l’intérieur, tu te rends bien compte que c’est Ego,Ego,Ego pour tout le monde. La « street credibility » ? Ahh, ca c’est une pression que je n’ai jamais eue ! (rires) Au contraire, les gens m’ont tellement placé au sommet de la crédibilité que ca m’angoissait, je ne pouvais que descendre. »

Aujourd'hui, tout le monde réfléchit à comment carotter l'autre

Et cette sacralisation de l’âge d’or du rap français par un public de puristes, qui porte des tee shirts « le rap c’était mieux avant » et collectionne les mixs Deenastyle de Nova comme des trésors, qu’en pense t-il ?

 «Il y a deux aspects qui s’affrontent. D’un coté, c’est gratifiant, ca veut dire que j’ai participé à un truc qui a profondément marqué les gens. A coté de ca, tu as parfois envie de dire aux gens « c’est bon remettez vous. Vivons ici et maintenant, on est en 2012 les mecs » Cela dit, vu ce qu’on leur propose aujourd’hui, je comprends que les « puristes » se refugient dans l e passé, dans l’époque où tout était possible. Je les comprends, parce que moi non plus, je ne sens plus cet esprit de « j’ai la niak et je mets mes tripes dans un morceau ou un concert », je ne sens plus ce credo de « marche ou crève », comme nous on avait, quand on y allait, et même si on tombait on s’en foutait parce qu’on était ensemble. Aujourd’hui c’est chacun dans son coin, et tout le monde réfléchit à comment carotter l’autre. Notre but, c’était d’aller toujours au delà du terminus, au delà des limites fixées, je ne ressens plus ca chez la jeune génération rap. »

 

 

Rupture entre Assassin

 

Lassitude, impression d’avoir fait son taf en ouvrant la voie, embrouilles internes ? Toujours est t-il qu’en 1994, Solo quitte Assassin.

Mais  il garde cependant un pied dans le rap, puisqu’en 1995 il assure la coordination et la direction artistique de la Bande Inspirée de La Haine, où il tient d’ailleurs un petit rôle. On y retrouve les groupes les plus talentueux de la Génération rap 90, des Sages Poètes de La Rue à Expression Direkt en passant par Sté Strausz, La Cliqua,  Ministère AMER et leur sulfureux « Sacrifice de poulets ».

 

Avoir quitté le groupe en pleine apogée, n’était ce finalement pas pour devenir une légende ?

La politique, ce n'est pas notre métier

« Je me suis senti vexé et dépossédé d’un jouet que j’avais créé. A la manière d’un gosse qui par fierté le jette et le casse, et dit à son camarade « garde-le ! ». Je me rends compte que c était une manière de fuir. Je m’en suis voulu à moi même, de ne pas avoir su gérer ca. C'est beaucoup plus de ma faute que celle de Squat. Il est comme il est, j’aurais du appréhender ca avec maturité. J’étais trop jeune, trop égocentrique pour savoir faire face à nos désaccords internes. C’était plus simple de fuir, et j’ai manqué de courage, finalement. Aujourd’hui avec le recul, je pense qu’on aurait pu casser la baraque. Au delà du succès d’estime qu’on a eu, on aurait pu s’inscrire dans la durée et dans quelque chose de vraiment constructif. Je ne pense pas à un succès commercial, ça n’a jamais été le but visé de toute façon. On a peut être pété plus haut que notre cul, en prétendant avoir un discours politique qui est devenu peu à peu moralisateur, car il faut reconnaitre que ce n’était pas notre métier. »

Mais les rappeurs sont aussi là pour ça, non ? « Oui mais tu ne peux pas passer ta vie à te tirer des balles dans le pied, à jouer les vrais rebelles, à te cramer, et ensuite te plaindre de ne pas bénéficier d’une exposition médiatique ?  Il faut être logique. Le paradoxe d’Assassin, c’était justement ce mélange entre un prolétaire et un fils de bourgeois, et ce n’est pas du tout une critique. Pour moi c’était loin d être un problème mais une richesse.  Là où ça a pu devenir délicat, c’est quand Squat se focalisait sur des problèmes sociaux, me ramenait sans cesse dans des choses que moi je vivais au quotidien, et dont je faisais tout pour me sortir. »