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Air France: la tentation low cost

Plus de 500 millions d'euros de pertes. La compagnie nationale traverse une forte zone de turbulence et son tout nouveau Pdg cherche un nouveau plan de vol. Une restructuration en profondeur, qui risque de provoquer bien des séismes…

 

 

«C'est incompréhensible. Ils cherchent vraiment à pourrir la situation et nous nous retrouvons pris dans un engrenage où même la loi n'a plus de valeur». Charly Levenard n'en revient pas. Il inhale profondément, attend un instant, ensuite, pendant qu'un gros nuage de fumée envahit son bureau, le délégué syndical de la CGT Air France en Corse se lâche et il nous livre le fin fond de sa pensée.

«Une entreprise du CAC 40 ne peut pas répondre aux besoins des usagers, des régions, la logique du profit l'en empêche. Voilà l'essence du problème.»

 

Les indignés d'Air France

 

Ça fait 4 mois que 45 jeunes employés jusque-là en CDD, ont obtenu gain de causes devant la justice. Air France se voit obligé de régulariser leur statut en les embauchant en CDI. Et pourtant… La compagnie aérienne ne semble pas sensible aux décisions des juges. «Nous attendons de débattre sur le fond face aux magistrats professionnels de la cour d'appel», réplique le conseil d’Air France. Les décisions de justice prud’homale sont donc devenues insignifiantes pour la compagnie nationale?

 

Une chose est sûre, Air France  refuse d'appliquer la décision du tribunal des prud'hommes. Une décision de justice alourdie par des astreintes non négligeables au cas où l'employeur décidait de ne pas se conformer à l'avis du tribunal en refusant l'intégration des salariés.…Et pourtant…Depuis octobre Air France a préféré se faire séquestrer 8 millions d'euros par la justice plutôt que d'embaucher 45 jeunes en temps partiel payés 850 euros net par mois. Pourquoi ce mépris vis-à-vis de la loi, tout comme du bon sens? «Nous gagnerons en appel» répondent avec assurance les avocats de la compagnie . En attendant Air France a décidé d'ignorer des décisions judiciaires non suspensives, sans se soucier outre mesure d'affaiblir  considérablement sa trésorerie.

 

@Enrico Porsia

© Enrico Porsia

 

 

«Nous nous retrouvons dans une situation surréaliste. Air France nous oppose un argument qui n'a rien de juridique. Ils nous disent simplement que l'accord d'embauche qu'ils avaient signé ne peut plus être respecté car la conjoncture économique a changé.» Depuis quatre mois les 45 jeunes ainsi que les délégués syndicaux de CGT campent dans les aéroports de Bastia et Ajaccio. «Nous sommes indignés!»

 

 Panique à bord 

 

Effectivement la compagnie aérienne a subi en ces dernières années des revers de taille. L’abandon des lignes point par point pour la mise en place d'une stratégie basée sur le hub s'est revelé un choix stratégique bien discutable, ajoutons à cela la concurrence sauvage et bien souvent illégale des low-cost ainsi que la flambée des prix du carburant…Autant de cauchemars qui ont plombé les comptes de la compagnie.Plus de 500 millions d'euros de déficit en 2011.

Face à cette situation Alexandre de Juniac, le nouveau pdg, a décidé de mener une restructuration de fond. Gel des embauches jusqu’aux présidentielles , pour ne pas gêner la campagne électorale du président candidat,  avant d'annoncer un véritable plan social prévoyant plus de deux mille licenciements.

 

«Air France panique. On va nous imposer une restructuration faite d'économie et de licenciements mais pour quoi faire? À part couper les coûts je n'ai pas encore entendu parler d'un véritable projet stratégique . Où sont les ambitions de notre direction? » s'interroge, déboussolé, un cadre de la compagnie. 

 

Le «Monsieur Low cost» du gouvernement

 

«Air France n'a pas compris que le monde bouge et que des nouveaux acteurs sont venus bousculer l'ordre établi des choses. Notre compagnie nationale a essayé de résister à la montée des low cost en criant au loup en dénonçant des pratiques de distorsion de concurrence, alors qu’un nouveau modèle économique a vu le jour et que notre véritable problème en France est celui de créer une compagnie low cost capable de répondre aux attentes du marché».

 

 Emmanuel Combe, professeur d'économie à la Sorbonne est devenu le monsieur «low cost» du gouvernement…Chargé de mission auprès du ministre Luc Chatel il bâtit des théories en vantant le miracle de ce modèle économique novateur  …Et tant pis pour le dumping social et fiscal qui bien souvent accompagne ce «miracle» ultralibéral.

 

Il balaye d'un revers de manche la plainte déposée par Air France contre Ryanair accusé de se faire financer allégrement avec l'argent public versé directement par les chambres de commerce des régions desservies. Une véritable manne financière , plus de 35 millions d'euros d'argent public collecté uniquement chez le contribuable de l'hexagone. Quelques 700 millions en toute l' Europe.

«C'est vrai que Ryanair mène une politique très agressive vis-à-vis de régions. Parfois je suis tenté de dire : Ryanair c'est la mafia! Mais c'est un modèle économique efficace et redoutable. Ça marche. »

 

Low cost, mais maxi prix

 

«Un modèle économique qui fonctionne en demandant des subventions illégales  qui se moque des règles élémentaires de la concurrence. Les aides que demande Ryanair pour desservir une région ne sont jamais notifiées à Bruxelles. Les contrats qu'elle signe jamais publics. Tout se passe dans l'opacité la plus totale. Le problème est qu'une fois qu'une région a mis le doigt dans l'engrange elle ne peut plus s'en sortir. Ryanair demande un investissement dans les infrastructures, elle demande aussi la mise à disposition de la logistique nécessaire pour l'assistance au sol de ses lignes, une fois que la région a mordu à l'hameçon, une fois quelle a investie, qu'elle a embauché du personnel, voilà que la compagnie low cost augmente ses prétentions»,  témoigne Michel Boutant, président du conseil Général de Charente qui a vu la compagnie irlandaise rompre unilatéralement le contrat qui la liait à l'aéroport d'Angoulême. 

 

«Nous sommes à l'opposé de ce qu'est le service public. Le transporteur n'est plus au service de la région , mais c'est la région qui est au service de la compagnie. Le jour où elle refuse de payer les subventions supplémentaires qu'exige Ryanair, la compagnie low cost la plante. Elle s'en va ailleurs en jouant la concurrence entre les régions, nouvelles länder d'une Europe ultralibérale», ,ous explique le délégué CGT Charly Levenard  «là où je suis vraiment dégoûté c'est qu'ici en Corse nous nous sommes toujours battus contre l'arrivée des low cost, nous avons dénoncé que Ryanair aussi bien que Easy jet s'exemptait de payer la taxe des transports à la collectivité territoriale, nous avons dénoncé aussi la manne financière illégale, 600 mille euros par an versée par  l'aéroport de Figari à la compagnie irlandaise», détaille le syndicaliste.

 

©Enrico Porsia

 

 

« Résultat des courses, nous nous retrouvons avec notre propre compagnie nationale qui cherche aujourd'hui à pratiquer la même philosophie que ces prédateurs. Tout comme les low cost, Air France veut désormais sous traiter l'assistance au sol, voilà pourquoi elle ne souhaite pas embaucher nos 45 jeunes, car elle voudrait licencier 400 personnes sur les escales corses. Air France est en train de mettre la pression à la Collectivité Territoriale. Nous ne sommes pas dupes! »

 

Le laboratoire corse

 

La compagnie délégataire du service public vient en effet de demander à la région 24 millions d'euros supplementaires pour poursuivre sa mission de service public dans le cadre  de continuité territoriale (1).Dans le cas contraire, elle menace de partir…

 

«Air France prétexte des pertes et des surcoûts quelle n'arrive pourtant pas à justifier. Elle se comporte ni plus ni moins  comme une compagnie low cost: Recours systématique à la sous-traitance et pressions sur la région afin de capter un maximum d'argent du contribuable. Notre direction a abdiqué aux exigences du gouvernement UMP. Ce n'est pas un hasard si notre nouveau PDG, Alexandre de Juniac, était le chef du cabinet de  madame Lagarde. Une triste référence de choix dans les milieux de la finance!» souligne encore Charly Levenard.

 

@ Enrico Porsia

© Enrico Porsia

 

La Corse serait-elle le premier laboratoire de la stratégie cachée de la compagnie?

L'appel d’offres pour le renouvellement de la délégation de service public garantissant la continuité territoriale de l'Île n'est plus au goût d'air france. « Les propositions de tarifs formulées par Air France s'avèrent plus élevées de plusieurs dizaines de millions d'euros par an, précise le président de l'exécutif de la Corse Paul Giacobbi, les exigences de la compagnie n'ont aucune réalité comptable » D'autant moins compréhensible quand on sait que: «Air France doit 18 millions d'Euros à notre collectivité et qu'elle refuse de se soumettre à une décision de justice qui impose l'embauche de 45 salaires ».   «Des emplois dont nous avons besoin pour faire face au trafic qui  affiche un bon taux de remplissage» précise le délègué CGT Charly Levenard. Avant d'ajouter « Air France cherche à faire du chantage sur la région. Du chantage à l'emploi et chantage aux subventions. Quelle différence avec Ryanair? J'ai honte. J'ai toujours défendu le service public et je sais qu’à l'intérieur  de la direction de mon entreprise il y a des dirigeants qui sont aussi attachés à la qualité de ce service. Je sais aussi que les intérêts des actionnaires ne sont pas ceux des usagers. Et là je ne reconnais plus mon entreprise.»

 

Le 14 février prochain  la cour d'appel de Bastia devra se prononcer. Pendant ce temps les astreintes courent. Si la cour confirme la décision des prud'hommes Air France devra verser quelques 10 millions d'euros.  Elle devra aussi embaucher les 45 jeunes qui déchargent les bagages de ses avions pour 850 euros par mois. Trop cher payés? 

 

 (1)Air France et Air Corsica , la compagnie régionale, se partagent 65 millions d'euors versés au titre de continuité territoriale par la Collectivité de l'Île. Les deux compagnies desservent régulièrement les quatre aéroports de la Corse.