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Karachi: Boivin, le témoin oublié?
Le gérant des sociétés luxembourgeoises chargées de redistribuer les commissions des marchés d'armement n'a pas été auditionné par le juge Van Ruymbeke.
Les grands noms se succèdent dans le cabinet du juge Renaud Van Ruymbeke, en charge de déterminer si oui ou non, les commissions versées lors des ventes d'armes du début des années 1990 ont pu garnir les fonds de partis politiques. En langage médiatique, le «volet financier du dossier Karachi». Et les mises en examen de fidèles balladuriens ou proches de Nicolas Sarkozy, alors au pouvoir, pleuvent.
Principalement pour abus de biens social au préjudice de la Direction des chantiers navals (DCN), entreprise où l'Etat demeure majoritaire avec 64% du capital. En somme, les mis en examen ont autorisé/demandé/bénéficié de versements d'argent auxquels ils n'auraient pas pu prétendre, lésant au passage la société qui a déboursé les fonds, entreprise en grande partie publique, donc financée sur l'argent public. Les impôts...
Peine passible de 5 ans d'emprisonnement, 375 000 euros d'amende et d'une interdiction de gestion. Au grand maximum, la prison ferme étant devenu une rareté pour les délinquants en col blanc.
Sont déjà passés au tourniquet:
- Nicolas Bazire, ancien directeur de cabinet de Balladur et témoin de mariage de Sarko Ier,
- Thierry Gaubert, ex collaborateur de Sarkozy,
- Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de Balladur,
- Ziad Takieddine, intermédiaire estampillé proche des sarkozystes etc…
Boivin, l'Alfred Sirven de l'armement
Dans cette complexe chorégraphie judiciaire, un homme n'a pas encore été invité à danser dans le cabinet du juge Van Ruymbeke. Un témoin-clé des passations de contrats et versements de commissions: Jean-Marie Boivin.
Cet homme discret a été dix ans durant le mandataire de Heine et Eurolux, les sociétés luxembourgeoises, créées avec l'aval du ministre du Budget de l'époque, Nicolas Sarkozy. Boivin était chargé de ventiler les commissions liées aux marchés à l'export de la DCN. Son rôle lui a valu le surnom d'Alfred Sirven de l'armement dans un portrait réalisé en 2008 par Bakchich, ainsi que toutes les attentions de l'Elysée.

Chantage à l'indemn'
Fâché d'avoir été évincé de son poste en 2004, Jean-Marie Boivin estime à près de 8 millions d'euros son préjudice. Une douloureuse qu'il présente non seulement à la DCN, mais également en 2006, aux services de Matignon, tenus par Dominique de Villepin, et au ministère de l'Intérieur, dirigé par Nicolas Sarkozy, encore lui.
Dans des courriers un brin revendicatifs, le résident luxembourgeois expose sa situation, réclame une indemnisation. Au cours de rencontres avec l'ancien directeur financier de la DCN, Gérard Philippe Menayas, Boivin menace même de déballer petits et grands secrets des contrats d'armement. « À l’époque, Jean- Marie Boivin craignait de ne pas être dédommagé, il balançait beaucoup de choses, il se défoulait », avait déclaré Menayas à Bakchich.

Les deux hommes se sont beaucoup vus. «154 fois», relève Boivin dans une courrier aux dirigeants de la DCN, sans qu'aucun accord n'intervienne. De ces rencontres sont nés les fameux "Verbatim" de Menayas, et une certaine inquiétude dans les hautes sphères.
Le 26 octobre 2006, deux agents missionnés par la société d'intelligence économique Epee Consultant rendent une visite de courtoisie à Boivin au Luxembourg. Sans parvenir à l'amadouer.
"Allô Juillet ? On a un problème"
En 2008, l'Elysée mandate alors Alain Juillet, haut responsable de l'intelligence économique auprès du Premier ministre, pour discuter avec Boivin et parvenir à un accord. Au nom de François Pérol, secrétaire général adjoint en charge des questions économiques à l'Elysée, Alain Juillet va se saisir du dossier.
« Début juin 2008, Bernard Delpit, adjoint de François Pérol à l'Elysée, me téléphone et me dit: ''on a un problème, quelqu'un nous écrit en nous demandant des indemnités très importantes. Est-ce que vous pourriez voir ce qu'il y a derrière cette histoire''. (…) M. Pérol était furieux de recevoir des courriers de M. Boivin. Il en avait assez», décrit l'ancien numéro 2 de la DGSE au juge Van Ruymbeke lors de son audition du 17 décembre 2010.
Alain Juillet rencontre d'abord Boivin à Londres, en septembre 2008, puis en janvier et en mai 2009, toujours dans la capitale anglaise. Sans jamais cacher ni sa fonction ni son mandat.
"Boivin se sentait très fort"
«Au début, je pensais que Boivin faisait du chantage", raconte Alain Juillet."Puis je me suis aperçu à l'écouter, qu'il demandait une indemnité de licenciement sur l'ensemble de la période. Je me suis aperçu également qu'il y avait des histoires dont personne ne voulait parler mais qui existaient par en dessous et qui faisaient que Boivin se sentait très fort. J'ai revu Delpit et je lui ai conseillé de négocier. En effet, dans la société Heine, il y avait des quantités de mouvements financiers. Je pensais qu'il n'était pas de l'intérêt général que toutes ces histoires sortent dans les médias luxembourgeois ou ailleurs, même si à l'époque, ces commissions étaient légales. J'étais convaincu qu'il avait des archives et qu'il valait mieux les récupérer».

Lors de ces rencontres, sont notamment évoqués les comptes annuels certifiés de Heine, planqués dans un coffre à Zurich et quelques pièces au sujet de Taïwan. «Je lui avais dit que l'une des contreparties du paiement serait de faire le tour des banques, des paradis fiscaux ou d'ailleurs et du cabinet suisse pour récupérer tous les papiers et fermer les sociétés». Fin négociateur, Alain Juillet pensait pouvoir faire substantiellement baisser les prétentions de Boivin. «Entre 2 et 3 millions d'euros». Un rabais qui ne sera pas acté.
Alain Juillet quitte ses fonctions en juin 2009. «Au hasard des rencontres avec les uns et les autres, et en lisant récemment les articles dans les journaux, j'ai eu la surprise de voir qu'on disait que Boivin avait passé un accord et donc que l'affaire avait été réglée. Je n'en suis pas revenu, pour moi ce n'est pas possible. (…) Je me suis demandé si en parallèle, il n'y avait pas eu une autre négociation. Et si je n'avais pas servi de paravent (…) La cerise sur le gâteau, c'est que j'ai reçu, il y a un mois et demi, une lettre de Suisse, m'informant que M. Boivin avait remis tous les documents à un représentant de la DCN».
La remise de document est d'autant plus étonnante que «Boivin n'a, à ce jour, pas été indemnisé», assure à Bakchich un de ses proches. Mieux, l'ancien «paymaster des contrats d'armement» a assigné la DCN aux prud'hommes, pour défaut de protection juridique.
En effet, Jean-Marie Boivin a été mis en examen pour recel et violation du secret professionnel et du secret de l'instruction, le 28 juin 2010.
"Il a exécuté les ordres"
«Un dossier de cornecul!», tempête son entourage. La justice a épinglé les pratiques barbouzardes de sociétés d'intelligence économique (1) mandatées par la DCN pour se renseigner sur les dossiers judiciaires sensibles. Frégates de Taïwan, Clearstream, etc… Les factures sont réglées par Eurolux et Heine. «La position de Boivin est très simple dans ce dossier, il a servi l'Etat français, a exécuté les ordres de la DCN.»
Détail intriguant, parmi les cibles des barbouzes pour récupérer des pièces de justice, se trouve le juge Renaud Van Ruymbeke.
Peut-être l'une des raisons pour lesquelles le magistrat n'a jamais interrogé l'intermédiaire. «Cela fait deux ans que nous avons signalé au juge que nous étions à sa disposition, sourient les amis de Boivin. Sans retour.»
L'instruction dans laquelle Boivin a été mis en examen est achevée depuis l'été 2010. Et les protagonistes n'attendent plus que l'ordonnance de renvoi du juge d'instruction Sophie Clément, qui a hérité du dossier à son arrivée au Pôle financier.
Selon nos informations, le parquet a, lui, requis le non-lieu pour l'ancien maître ès commissions.
MJM Partners et TPM international, les entreprises d'intelligence économique accusées d'avoir barbouzé, étaient dirigées par Claude Thévenet, auteur des fameux rapports Nautilus qui lient l'attentat de Karachi en 2002 à l'arrêt du versement des commissions de ce contrat.



