Vous êtes ici

Les yeux d'Emma perdent le directeur de prison

 

Trafic de cartes à puce, correspondance illicite. Derrière les motifs de condamnation de l'ancien directeur de la prison de Versailles, tombé amoureux d'une détenue, un malaise carcéral.

 

L'invocation d'Aragon n'a pas suffi. Pour conclure sa plaidoirie, Me Garbarini, l'avocat de Florent Gonçalves, a pourtant lu un joli passage des yeux d'Elsa, au fond lesquels le poète perd la mémoire. 

 

Son client s'est lui noyé dans les yeux d'Emma. Avec pour seul bouée accordé à l'ancien directeur de la prison de Versailles, une condamnation à deux ans de prison dont douze mois avec sursis et 10 000 euros d'amende, peine prononcée le 15 février. Un lendemain de Saint Valentin, pour une histoire sans lendemain entre un geôlier et une prisonnière médiatique.

 

Emma Arbabzadeh, pour l'état civil, incarcérée en 2006, condamnée à 9 ans de prison en 2010, en conditionnelle depuis novembre 2011.  L'appât du gang des barbares pour le grand public, la sirène chargée d'attirer Ilan Halimi vers les griffes de Youssouf Fofana...et la mort.

 

Talons, maquillages et tenues moulantes

 

En décembre 2009, se noue une relation avec son directeur. Amoureuse.

La Mélusine fait face à la cour, dos à la salle. D'une voix timide elle répond aux questions d'un président mi-agacé, mi-moraliste. Oui elle a bien bénéficié de la remise de puces de téléphones à l'intérieur de la prison, données par le directeur puis par un gardien. Du recel en langage juridique. Oui il y a bien eu des rapports sexuels dans la salle informatique. «Pas prévu pour cela», note le président. Elle l'aimait. Mais non, elle n'a pas le sentiment d'avoir bénéficié de faveurs, d'avoir troublé l'ordre de la maison d'arrêt, qui à entendre la procureure avait des airs de lupanar autour de la cellule 30. « Talons, maquillages tenues moulantes, toutes pratiques interdit en lieu de détention mais autorisées, accuse la magistrate, parce qu'elle a harponné le directeur et le surveillant en chef».

 

 

Olivier Pinson se présente. « Vous avez ruiné votre carrière pour cette dame, ce n'est pas anodin», questionne le tribunal. « Je ne comprends pas moi-même, elle s'est tellement confiée à moi». Le gardien voulait pourtant dénoncer son directeur, sa relation avec la prévenue. Un étrange trio  s'est formé. Avec la détenue, le gardien «confident», le directeur «amoureux». Ou Fleur d'Orient, Zorro et Hadopi comme ils signent leurs messages sur Facebook. Les fonctionnaires refilent des téléphones, prennent soin de la mère d'Emma, le surveillant l'accompagne même lors de ses visites et la ramène. «Un dévouement pareil c'est étonnant, grince le président, d'ordinaire, on se plaint plutôt de la pénitentiaire.» Et le tribunal de décrire le chassé croisé des deux hommes au domicile de la mère d'Emma. «Oui quand on s'est vu là bas, cela a jeté un froid».

 

Les fouilles ne sont jamais performantes, nulle part

 

Un brin de jalousie? «Je n'étais pas jaloux de leurs sentiments mais du temps qu'il prenait sur notre relation», nuance le directeur qui reconnaît une «relation sentimentale qui s'est nouée là où elle n'aurait pas du». Son costume cintré se tend au moment où le président évoque le surnom d'Emma en prison, «la directrice». «C'est une invention» conteste-t-il. S'il reconnaît la remise de puces de téléphone, les relations sexuelles, Gonçalves nie tout favoritisme dans le travail attribué à sa bien-aimée, la préservation de sa cellule de toute fouille, l'arrivée d'un cadeau d'anniversaire ou de colis trop volumineux. «Pourquoi alors n'a-t-on pas retrouvé les portables, les bouteilles d'alcool s'il y a eu des inspections? - Les fouilles ne sont jamais performantes et nulle part». Argument assez peu audible pour le ministère public. «Vous avez jeté le discrédit sur l'institution et en plus vous rentabilisez votre histoire», dénonce la procureure, en référence au livre du directeur, publié le 16 février. Où l'on apprend que l'idylle n'a pas survécu à la sortie de prison...

 

Alerté par deux détenues, le contrôleur général des prisons met fin au ballet, avant que la PJ n'intervienne en  octobre 2010. Les fonctionnaires sont révoqués en juin 2011.  «Vous avez mis mis en danger la sécurité de l'établissement. Au moment de découvrir les faits nous en avions froid dans le dos». 2 ans dont un ferme pour le directeur, 18 mois dont neuf fermes pour son rival, un ans dont 8 avec sursis pour Emma. Dans les peines qui sanctionnent ces correspondances illicites, trafic de puce et recel, l'effroi était encore visible.