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Les mauvaises habitudes de M. Takieddine

La 3e mise en examen de l'homme d'affaires franco-libanais marque une nouvelle étape dans l'enquête sur les ventes d'armes au Pakistan et à l'Arabie Saoudite. Les juges ont encore élargi leur terrain de jeu. Décryptage.

 

 

 

Cannibalisée par l'élection présidentielle, l'actualité a, jusqu'à ces derniers jours, laissé peu de place à d'autres sujets. Mais l'adage vaut toujours. Pendant la campagne, les affaires continuent. Et rebondissent.

 

Les juges Le Loire et Van Ruymbeke, en charge de l'enquête sur le volet financier de l'affaire Karachi ont ainsi vu revenir avec le printemps tout un lot de commissions rogatoires internationales, les fameuses CRI. 

 

Lancées en 2010 et 2011 vers le Liestchenstein, le Luxembembourg, la Suisse, Jersey, Monaco, contrées à l'exotisme fiscal et vers l'Espagne, ces précieuses demandes n'ont pas connu le sort de bouteilles jetées à la mer.

 

L'attente a été longue pour les magistrats, partis à la chasse aux millions d'euros de commissions, voire des retro-commission, qui ont jalonné les contrats d'armement passés par la France dans les années 90. Leur patience a été récompensée. 

 

 

L'enquête remonte le temps

 

La précieuse documentation venue de l'étranger ouvre de nouveaux horizons. Sont apparus «des faits nouveaux susceptibles d'être qualifiés de blanchiment aggravé et de recel aggravé», écrivent-ils dans leur demande de réquisitoire supplétif du 20 mars. Comprendre que non seulement des sommes indues auraient été perçus par des intermédiaires lors de la vente de sous-marins au Pakistan (Agosta) et de frégates à l'Arabie Saoudite (Sawari II) en 1994, mais également que cet argent a été recyclé. Une analyse qu'a suivie le parquet de Paris en donnant une suite favorable le 5 avril, aux demandes des juges. Le réquisitoire supplétif fuit donc délivré, assorti d'une jolie précision: les faits visés auraient été commis «de 1993 à ce jour». Un détail qui a toute son importance. Les juges voient s'allonger leur période d'investigation et leur terrain d'enquête.

 

Première victime du retour des commissions rogatoires internationales, l'anti-héros de la saga Karachi, Ziad Takieddine. Auditionné à trois reprises durant le mois d'avril, l'homme d'affaires franco-libanais a fini le mois en se voyant notifier une troisième mise en examen. Après le faux témoignage, la complicité et le recel d'abus de biens sociaux en 2011, Tak se trouve désormais accusé de blanchiment et de recel d'abus de biens sociaux aggravés par «l'habitude».

 

Le juge Van Ruymbeke lui a clairement expliqué ses soupçons lors de son interrogatoire du 23 avril, dévoilé par le Point et que Bakchich a pu parcourir. «Vous avez constitué un réseau de sociétés-écrans gérées depuis le Luxembourg, lesquelles détiennent un important patrimoine, via différentes sociétés et SCI, avec à leur tête des gérants de façade. Ce patrimoine, dont vous êtes l'unique bénéficiaire, a été constitué en France, où vous résidez, mais aussi à l'étranger. L'argent des commissions a été investi dans ce patrimoine».

 

 

Fidèle à sa ligne de défense, louvoyant entre dénégation  de son rôle dans les vente d'armes et disqualification de l'enquête, Takieddine a commencé par refuser de répondre à ces accusations, se réfugiant sous un bancal abri juridique. Selon l'un de ses conseils, Me Maklouf, la loi sur le blanchiment datant de 1996, on ne peut reprocher à son client des actes commis en 1993. L'avocate a depuis demandé l'annulation de sa mise en examen. 

 

L'argumentation n'a pas fait ciller le magistrat qui a poursuivi sa démonstration sur les étranges coïncidences dévoilées par l'enquête. Notamment l'attrait de Takieddine pour les promenades en Suisse, à l'été 1994, à des dates qui correspondent  à de nombreux retraits en espèces des comptes des sociétés bénéficiaires de commissions sur les contrats d'armements.

 

4,6 millions de francs 

retirés en liquide

 

«Je vous demande en retour de m'indiquer clairement d'où ces sommes sont sorties et de me confirmer si vous avez la moindre preuve que c'est moi ou mon compte bancaire qui ai effectué ces retraits», fanfaronne l'intermédiaire. 

 

Sans s'émouvoir, Van Ruymbeke présente le bilan des retraits en cash des comptes suisses d'Abudramane El Assir, hommes d'affaires libanais soupçonné d'avoir bénéficié de nombreuses commissions sur les contrats d'armement, soit 4 600 000 francs en liquide retirés entre le 2 et le 28 juillet 1994.

 

«Je n'ai nullement bénéficié de ces retraits. Je ne suis lié en aucune manière à M. El Assir, ni associé, ni partenaire, ni mentor», assure «Tak», malgré les nombreux témoignages qui lient les deux hommes, les virements entre leurs multiples sociétés et...une note manuscrite d'El Assir adressé à son banquier suisse.

 

 

 «En réference à notre entretien téléphonique, merci de payer à M. Takieddine la somme d'un millions de francs français». Daté du 1er juin 1994, l'ordre se veut sans ambigüité.

 

Le retrait sera effectué le 2 juin, date à laquelle Ziad est bel et bien présent à Genève. 

 

Les très chères vacances de M. Ziad

 

«Je n'ai aucun souvenir de cela», se défile le Franco-Libanais. «Cette instruction de  retrait ne prouve en rien que tous les autres retraits énoncés plus haut aient été faits par moi». 

 

Le 28 juillet 1994, un dernier retrait est effectué.  Takieddine, en provenance de Genève, sera contrôlé par la douane française : il est en possession de 500 000 francs. « Son utilisation était, comme je l'ai déjà déclaré, pour un déplacement et des vacances dans le sud de la France, qui nécessitaient des paiements en cash». La plaisancière justification n'a pas eu l'heur de convaincre le juge Van Ruymbeke, bien décidé à poursuivre ses investigations au delà du seul Takieddine.

 

Le réquisitoire du 5 avril précise en toute lettre que le  soupçon de blanchiment aggravé porte sur les agissements de «M. Ziad Takieddine et tous autres». Une mention qui n'aura sans doute pas échappé aux autres mis en examen du dossier, habitués des promenades helvètes ou compagnons vacanciers de M. Ziad...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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