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L’Oréal : A l’Est un parfum de souffre, l'intégrale
Le géant du cosmétique vaut bien quelques entorses aux lois de la concurrence quand il s'agit de conquérir des nouveaux marchés en Europe de l'Est. Agents bernés, crime organisé russe, paradis fiscaux. L'intégralité de notre enquête.
On ne présente plus L’Oréal, l’idée géniale d’Eugène Schueller, papa-poule de Liliane Bettencourt, consistant à construire un empire industriel et commercial au service de l’hygiène et de la beauté.
Ses héritiers spirituels se sont fidèlement employés à poursuivre son œuvre. Parfois de manière très discutable. Présents quasiment sur toute la surface du globe, les produits du groupe et leurs sublimes ambassadrices, fussent-elles photoShoppées, suscitent partout désirs et fantasmes.
Au sein de cette galaxie de sociétés au service de la sensualité, c’est L’Oreal/Parfums & Beauté International (P.B.I.), qui se charge de la distribution des luxueuses fragrances capiteuses.
Grâce à elle, Lancôme, Guy Laroche, Giorgio Armani et autre Paloma Picasso, Cacharel ou Ralph Lauren trouvent leur public au terme d’une alchimie complexe qualifiée de Distribution Sélective. Un concept surtout destiné à protéger leur image subliminale et à justifier leurs tarifs. Scandaleusement sélects cela va sans dire…
Des agents qui le valaient bien
Dans sa conquête du marché mondial, L’Oréal s’est appuyée sur des réseaux puissamment structurés. Historiquement, les territoires vierges et inconnus présentant des difficultés particulières étaient d’abord confiés à des « agents » indépendants.
Des sortes de Fitzcarraldo des temps modernes, déterminés à bâtir des cathédrales vouées à la beauté, assumant tous les risques de l’aventure tout en s’engageant à respecter les sacro-saints préceptes de la distribution sélective.
L’un d’eux se nomme Janez Mercun. Ancien dissident yougoslave né à Ljubljana, il roulera sa bosse un moment avant de renoncer à sa nationalité yougoslave et de devenir Helvète en mai 1984. Dès 1967 Il fondait à Genève la société Temtrade qui deviendra distributeur exclusif pour l’Union Soviétique et l’Europe de l’Est de Chesebrough-Ponds, Schick et Johnson Wax. Seul maître à bord à partir de 1970, il va se lancer dans une torride love affair avec L’Oreal en 1974.
Raide dingue de sa partenaire, Mercun ouvrira d’abord pour ses beaux yeux 3 parfumeries de luxe à Moscou, Kiev et Saint Petersbourg. Pari audacieux à l’époque où dans le pays, on comptait d’avantages de babouchkas édentées que de créatures de rêves capables de s’offrir les parfums de luxe de PBI.
Merkun cocufié
Mais quand on aime on ne compte pas. Sa belle qui le vaut tellement bien, le pousse donc à financer à partir de 1992, la création de la première chaîne franchisée de parfums et cosmétiques en Russie, Ukraine et Biélorussie sous l’enseigne « L’escale » : Le nom évoque subtilement l’idée d’une pause avant, qui sait, un décollage vers le 7ème ciel asiatique… Bref, A l’Est toute !…En 1998, « L’escale » comptait 68 points de vente.
C’est en janvier de la même année qu’ entretenant quelques soupçons sur les mœurs de sa très chère et tendre, Mercun s’est résolu à lui demander des explications.
Sommée de répondre, sa partenaire frivole n’a pas pu dissimuler plus longtemps les coups de canif à répétition qu’elle infligeait depuis un moment déjà à leur contrat de distribution exclusive. Gourmande tombée sous le charme slave de coquins - plus vigoureux commercialement confessera-t-elle plus tard pour sa défense – que Temtrade et son patron auxquels elle reprochait d’avoir raté les opportunités nées de la chute du Rideau de fer, L’Oréal les approvisionnera de plus en plus massivement et dans le plus grand secret en produits-maisons. En violation manifeste du pacte d’exclusivité conclu entre elle et Temtrade.

S’étant fait faire en quelques sortes, un bébé dans le dos, Mercun s’est fâché. L’explication orageuse est intervenue le 30 janvier 1998 (« …les parties reconnaissent et constatent que les marchés russe, biélorusse et ukrainien sont perméables à la distribution parallèle et que P.B.I. ne peut plus garantir que des produits ne soient introduits sur ces territoires concédés par d’autres circuits… »). Pour l’endormir d’un battement suggestif de faux cils, L’Oréal lui a versé un dédommagement de 20 millions de Frs et l’a même autorisé à vendre du Chanel et du Dior, ce que leur accord antérieur prohibait jusque là.
Bien entendu, la bougresse prise en faute s’est engagée à mettre un terme à ses instants d’égarement et à « ne pas livrer directement sur le territoire concédé, des produits à des à des distributeurs tiers au contrat jusqu’au 31 décembre 1999…. »
Des essences de crime organisée
Sauf qu’elle a continué de plus belle, indirectement certes, au moyen d’un réseau de sociétés offshore destinées à mettre en lieux sûrs et au bénéfice final d’on ne sait qui, l’essentiel des marges dégagées par le dispositif, et à lui permettre pensait-elle, de maîtriser les risques juridiques nés de ce black mic mac franchement borderline.
Las, le 31 décembre 1999 terme contractuel de leur CDD, L’Oréal a clairement fait comprendre à Mercun que leur idylle se conjuguait désormais au passé, en refusant de renouveler le bail.
Dévasté, Mercun apprendra bien plus tard que sa perfide dulcinée s’était engagée dès le 19 juin 1998 à effet du 1er janvier 2000, avec un nouveau partenaire. Star Beauté Ltd, c’est son nom - qui ne sera effectivement constituée à Londres que le 24 juillet !(3603665) – va effacer Temtrade dans le cœur de L’Oréal.
Un contrat singulier de 10 ans (contre 3 habituellement) qui sera d’ailleurs prématurément résilié le 31 décembre 2004 moyennant paiement par l’Oréal PBI à sa co-contractante, d’une indemnité de 29 millions d’Euros en deux règlements ( !).
Un troublant cadeau de rupture dont l’Oréal/PBI aurait parfaitement pu faire l’économie : une disposition dudit contrat prévoyait en effet que L’Oréal pouvait y mettre un terme sans indemnité en cas de modification dans l’actionnariat ou le management de Star Beauté, ce qui s’était effectivement produit : Hermitage, qui contrôlait initialement 51% de son capital, était devenu minoritaire et la charmante Claudine Kawiak, co-fondatrice de l’affaire, avait quitté sa direction en novembre 2001 et la vice-présidence du conseil d’administration d’Hermitage le 24 septembre 2002.
Lorsqu’il a fini par prendre toute la mesure de l’arnaque dont il s’estime victime de la part de son ex-partenaire, Mercun, a vu rouge ; il y avait de quoi.
Des offshores exotiques pour inonder les marchés de l'Ex URSS
Le réseau d’approvisionnement parallèle des opérateurs sulfureux de l’ex-Union Soviétique, partiellement constitué d’oligarques ayant tiré le meilleur parti de la chute du rideau de fer, opérait sur son marché avec l’appui probable voire la protection du crime organisé russe.
Sa tête de pont était constituée par la société de droit Chypriote PARMOBEL, née d’un accord du 3 septembre 1991 entre P.B.I. (60%) et la famille de Patrick Chalhoub (40%) jusque là son agent au Moyen Orient pour la gamme de parfums Ralph Lauren, Paloma Picasso et Cacharel.
Parmobel ouvrira en 1992 un site logistique dans la zone franche de Jebel Ali à Dubaï d’où partiront officiellement les expéditions des jus prestigieux vers Barhein, les Emirats Arabes Unis, l’Irak, la Jordanie, le Koweït, le sultanat d’Oman, le Qatar et le Yémen.
Beaucoup plus discrètement cette fois et histoire de brouiller les pistes, Parmobel s’est aussi mise à fourguer la partie de ces parfums à forte odeur de souffre, à une constellation de sociétés-écrans passablement exotiques, à commencer par une société irlandaise appartenant à 100% à la famille Chalhoub, dénommée Fitra International Ltd (RC 182993) qui constituait le point de départ d’une folle valse des étiquettes.
Fitra vendait ensuite par exemple à Callaway Trading basée aux Iles Vierges Britanniques, qui vendait à son tour à Hillbrook Services Ltd, également située à Tortola aux BVI, qui trouvait chez Global Cosmetics de New York, un acheteur de parfums de luxe à la fois compréhensif et peu regardant sur les provenances des produits, lesquels allaient finalement se retrouver propriété théorique d’Alvan Trading à Londres, avant d’aboutir matériellement…dans les rayons d’Arbat Prestige à Moscou.
Les charmes de la ténébreuse Arbat
Créée en 1989, Arbat prestige s’est rapidement fait connaître dans le commerce de gros et les ventes plus ou moins sauvages de produits de beauté de contrebande et des contrefaçons, avant d’ouvrir son premier point de vente en 1998. En 2006, quels qu’en fussent ses véritables propriétaires, l’affaire ne pesait pas loin de 350 millions de dollars de chiffre d’affaires ! Une progression aussi troublante que vertigineuse. L’arrestation en janvier 2008 de son boss présumé Vladimir Nekrassov en compagnie de Semyon Mogilevich, figure légendaire du crime organisé d’envergure internationale, lui sera fatale.
On ne prête qu’aux riches dit-on. Y compris les plus noirs desseins. Personne n’a jamais pu prouver à ce jour, l’identité du véritable propriétaire d’Arbat Prestige, si friande des jus sensuels de PBI. Ce qui n’est pas contestable en revanche, c’est que Galina Telesh, ex-épouse de Mogilevich, a été temporairement actionnaire à 34% d’une société hongroise qui a détenu jusqu’à 40% du distributeur russe. Quant à Olga Schneider une autre ex-de la crapule ukrainienne sanguinaire qui se baladait sous ce nom au moment de son arrestation, elle exerçait les fonctions de juriste chez Arbat Prestige où elle a d’ailleurs été appréhendée quelques jours après son ex-mari.
Compte tenu de son ampleur, la salade russe à la sauce L’Oréal ne pouvait rester secrète éternellement.
Le fisc shampouine l'Oréal
Dès juillet 1997, lors d’un contrôle fiscal de PBI, l’interlocuteur du fisc désigné par le Département Conseil Comptable & Fiscal de L’Oréal pour faire le sale boulot, ne craignait pas d’annoncer de quelle manière il avait baladé les polyvalents : « …Dès le début du contrôle, le vérificateur a souhaité comparer les prix de cessions faits à nos filiales avec ceux de nos agents. Dans ce contexte, il nous a demandé quelle était la marge nette réalisée sur ces produits et ce pour les deux catégories de clients ci-dessus mentionnés. Compte tenu de la construction tarifaire appliquée par PBI, la production de tels renseignements risquait fort de nous poser un certain nombre de problèmes et l’on peut estimer que le risque fiscal encouru était de l’ordre de 30 à 50 millions pour chaque année vérifiée. Nous avons donc indiqué au vérificateur que notre système informatique ne pouvait pas nous donner ces renseignements. Ceci étant, afin d’éviter le risque qu’il fasse intervenir une brigade informatique, nous devions proposer au vérificateur des éléments de renseignements substitutifs… » . En français vernaculaire, un os à ronger.
C’est donc à une forteresse déterminée à la mener en bateau aussi loin que possible, à laquelle Temtrade allait s’attaquer pour la punir de ses présumées pratiques criminelles et de son préjudice allégué.

La mort dans l’âme et s’estimant définitivement trahi par L’Oréal/PBI, Janez Mercun saisit le tribunal de Commerce de Paris en 1999, lequel estimera ses griefs non fondés et le renverra à ses études de droit. L’appel de la décision honnie du TC ne connaîtra pas un meilleur sort, l’Arrêt du 23 octobre 2002 sonnant – temporairement ?- le glas de ses espérances. Sans conviction, il ira jusqu’en Cass’, là aussi, sans succès.
Mais l’homme a la rancune tenace. Le 10 octobre 2005 il prend une décision capitale : déposer, à titre personnel ce qui ne sera pas sans conséquence pour la suite, une plainte « contre X » selon la formule consacrée, avec constitution de partie civile auprès du Doyen des juges d’instruction du TGI de Nanterre, visant évidemment son ancienne partenaire.
Pour mettre toutes les chances de son côté, il confie la défense de ses intérêts à Maître Lantourne rendu célèbre pour les batailles épiques que ce dernier a livré depuis des lustres, pour le compte de Bernard Tapie. On ne sait d’ailleurs lequel des deux est devenu le porte-bonheur de l’autre…
Toujours est-il que Lantourne se fend d’une dissertation un peu besogneuse et assez confuse, dont il ressort que la reine du cosmétique qui le vaut bien se serait livrée à un abus de confiance complété d’un abus de biens sociaux. Pour ajouter un peu de piquant à sa salade russe assez terne, il y ajoute le blanchiment, très tendance à l’époque, s’agissant de l’ex-Union Soviétique et de ses oligarques milliardaires venus de nulle part, mais dont la démonstration tient le plus souvent de la gageure.
Du beau linge sur la table
On entendra néanmoins du beau linge :
Olivier Carrobourg, dit « Olivier la cassette » ex-directeur financier de Parmobel qui ne fera aucune difficulté pour reconnaître sur procès-verbal, l’élaboration, à la demande de la direction générale de PBI, d’un réseau d’approvisionnement du marché « gris » russe, « dans le dos » de la société Temtrade ;
- Olivier Loustalan, l’homme de L’Oréal sur le territoire commercial des pays de l’Est de 1986 à 1997 qui n’aurait rien vu jusqu’à une mémorable facture de parfum « Magie Noire » (« au vu de cette facture j’ai compris qu’il y avait un trafic organisé dans lequel étaient impliquées PBI et Parmobel… ») et qui, à la question de l’intérêt pour les dirigeants de PBI d’alimenter la Russie en jus-maisons de contrebande, répondra tout en nuance : « On peut soupçonner qu’il y avait un enrichissement personnel des dirigeants de PBI à organiser le marché gris en Russie notamment à travers M. Chalhoub qui aurait pu leur verser des commissions » ;
- Le bras droit de Sir Lindsay Owen Jones, Gilles Weil surnommé « je-ne-crois-pas-que-j’ai-donné-des-instructions-en-ce-sens » par les policiers de la Sous-Direction de la Lutte contre la Criminalité organisée et la Délinquance Financière ayant eu le privilège de recueillir ses confidences parcimonieuses ;
- Guillaume Sanchez dont le boulot consistait précisément à éviter les carabistouilles dénoncées par Mercun et qui sera logiquement invité à prendre la porte marquée ‘fusible’ en 1998 ;
- Jean-Claude Bonnefoi, ex-‘managing director’ de Parmobel dont les comptes bancaires perso’ ont été passés au crible ; dès fois que…
- Gérard Guyot-Jeannin, ex-directeur international de la Division Luxe et donc sorte de frère-siamois de Gilles Weil, qui s’est longtemps entraîné a prononcer avec une distinction sublime devant les policiers la phrase « je n’ai pas souvenir de cette réunion » ainsi que sa variante plus middle class « mais de mémoire je n’en avais pas souvenir »…qui aurait pu devenir culte.
- son adjoint Serge Guisset, de nationalité belge une fois, et qui, avec un singulier sens de l’humour, affirmera sans vergogne : « …Mais je vous précise qu’il ne s’agit pas d’un réseau que nous avons mis en place ou institutionnalisé. J’entends par là que nous n’avons pas mis en place ce système… » ;
- last but not least, Sir Lindsay, lui-même, dont la séduisante suffisance l’a poussé à promettre un peu vite le 21 février 2007, de fournir des documents dont la liste lui avait été communiquée préalablement à sa convocation (« Ces documents sont actuellement en cours de recherche, je pense qu’ils pourront être réunis dans les semaines à venir »).
Une enquête internationale…
sans investigation à l'étranger
Des documents qui bien que jamais fournis semble-t-il, n’ont pas empêché le commissaire divisionnaire Mirabel, chef de la Division Nationale des Investigations Financières, de conclure dans un rapport au juge d’instruction du 15 mai 2008 « …qu’aucun élément constitutif des infractions dénoncées n’a pu être relevé… ». Ouvrant toute grande la voie à l’ordonnance de non lieu rendue le 6 novembre 2008, et à l’amende civile de 3 000 euros qui l’accompagnait afin de dissuader l’ami Janez de continuer à se précipiter à fond la caisse sur le mur du fond d’une impasse. Pour son bien en quelques sortes…
Les lecteurs de Bakchich ont certainement gardé en mémoire la faute de doigt commise par le secrétariat de l’illustre juriste qui a donc privé son client d’un recours contre l’ordonnance de Madame Bilger en laissant passer le délai (cf. « Avis de tempête pour l’avocat de Tapie » ; 26/09/2011)
S’agissant d’un trafic de parfums à fort relents exotiques, on peut toutefois s’étonner de la quasi absence de toute mesure sérieuse d’investigation internationale : (« les investigations menées, perquisitions aux domiciles des intéressés et étude de leurs principaux comptes bancaires en France, ne permettaient la découverte d’aucun élément matériel susceptible d’étayer cette hypothèse… »).
Les adresses communes
de l'Oréal et Pinochet
Le chapelet de sociétés de facturation basées dans des paradis fiscaux et constituées dans l’unique but de pomper de la marge tax-free, en faisait une simple question de bon sens.
L’instruction révèlera tout de même quelques perles : pour conforter la thèse d’une facturation par PBI à Parmobel, de livraisons de produits exclusivement destinés à être vendus sur le territoire moyen-oriental des Chalhoub, on n’hésitera pas par exemple, à agrémenter les factures d’une mention du meilleur goût selon laquelle « we hereby certify that the above mentioned goods contain no israeli material » (nous certifions que les produits mentionnés ci-dessus ne contiennent aucun composant d’origine israélienne)...

Mercun, qui ne décolère pas, reprend du poil de la bête. La vie des grands voyageurs favorise parfois d’heureuses rencontres.
L’une des sociétés-écrans du dispositif de contournement de Temtrade, la société Hillbrook Trading SA créée en 1994 aux Iles Vierges Britanniques par exemple, qui a été malencontreusement domiciliée au cabinet d’avocat Aleman, Cordero, Galindo & Lee à Tortola.
La prospère petite entreprise fondée par Jaime Eduardo Aleman en 1985 – les Alleman sont l’une des plus puissantes familles de Panama - est surtout passée à la postérité pour avoir monté et hébergé une flopée de sociétés off-shore contrôlées par Ernesto Pinochet, le fameux démocrate chilien. Mais pas seulement…
C’est en y regardant d’un peu plus près dans le montage et l’empilement de sociétés offshore mis en œuvre par le réseau d’approvisionnement parallèle en parfums de L’Oréal/PBI de son territoire commercial que Janez Mercun a repris espoir.
Hillbrook Trading SA, bien sûr, mais aussi Callaway Trading Limited et autre Scapa Trading Inc, toutes, par chance pour lui, étaient hébergées par des avocats ou des administrateurs de trusts des Iles Vierges Britanniques…
Aussi sommaires qu’elles fussent, les investigations menées à la suite de sa plainte avec constitution de partie civile avaient laissé les enquêteurs perplexes au moins sur un point : la véritable raison du montage de «l'usine à gaz» l’Oréal.
Le circuit officiel et son double clandestin ne se distinguaient pas radicalement en terme de résultat net. Certes, le chiffre d’affaires de PBI avec Parmobel avait progressé de 41% entre 1996 et 1998 date à laquelle Mercun avait exigé des explications à sa partenaire. Il était néanmoins revenu en 2001 à moins de 97% de ce qu’il était en 96.
De l'intérêt d'organiser un marché gris en Russie
L’actionnaire n’aurait donc eu aucun intérêt à fermer les yeux, a supposé qu’il en eut été informé. Le risque de réputation et d’image en revanche était immense. L’association – ne fussent que de manière très indirecte et « involontaire » - de L’Oréal et d’un boss de la pègre ukrainienne devenu un empereur mondial du crime organisé aurait été de nature à causer des dommages médiatiques irréparables…
C’est donc peu dire que les enquêteurs avaient été intrigués par l’hypothèse d’Olivier Loustalan lors de son audition du 13 décembre 2006 selon laquelle « …on peut soupçonner qu’il y avait un enrichissement personnel des dirigeants de PBI à organiser le marché gris en Russie… »
Un avis qu’ils n’avaient pas manqué de rapprocher des réponses par la négative du Sieur Owen Jones du 21 février 2007, aux deux questions qui pouvaient en être le corollaire logique : savoir si les dirigeants de PBI devaient normalement rendre compte de leur gestion au conseil d’administration de L’Oréal ; déterminer si ledit conseil et lui-même étaient informés qu’une part significative du chiffre d’affaires de Parmobel provenait des ventes à destination de la Russie.
Eclaircie aux Iles Vierges
Et l’horizon avait fini par s’éclaircir du côté des Iles Vierges Britanniques.
Les utilisateurs occasionnels ou novices de ce paradis fiscal en méconnaissent en effet deux donnée essentielle : d’abord que le business de la domiciliation de sociétés et de trusts, le montage de structures juridique sophistiquées destinées à prodiguer à leurs bénéficiaires, anonymat et quiétude fiscale, est aux mains d’un réseau finalement très resserré dans lequel les avocats panaméens mènent la danse.
La seconde est que le maillon faible du dispositif se nomme « R 101 » ; il s’agit de l’imprimé officiel, aujourd’hui numérisé, utilisé par les opérateurs agréés pour saisir l’ensemble des informations nécessaires à la création et l’immatriculation d’une société locale.
Même le tout puissant Pinochet a fini par l’apprendre à ses dépens. Tout comme Hillbrook Trading SA, ses petits secrets de famille précieusement conservés par les Eastview Finance SA, Abanda Finance Ltd, Belview International Inc, GLP Limited et autres Tasker Investments Ltd étaient dorlotées par Alema, Cordero, Galindo & Lee. Jusqu’à ce que les copies de leurs R 101, tombent dans de mauvaises mains et que la justice chilienne les saisissent.
R101, le fil à la patte
des entreprises caribéennes
A Tortola, les sociétés naissent et meurent. Souvent très vite. Les R 101 numérisés eux, restent. Longtemps. Et ils comportent une information capitale qui n’est évidemment pas publique, à savoir, l’identité des « beneficial owners » de l’affaire ; ses actionnaires véritables quand bien même ils feraient usage de « nominees » aimablement fournis moyennant « loyer annuel » par ceux qui les hébergent. Empiler les offshore peut compliquer l’exercice à conditions de ne pas les « loger » dans le même réseau. Une erreur que les concepteurs du circuit exotique d’alimentation du marché gris des parfums L’Oréal paraissent avoir commise, au moins partiellement.
Dans le cas de Hillbrook Trading, ses administrateurs, José Abrego, Luz Chavez, Francisco Martinelli Bermudez et Damilo Toro, pas plus que ses « souscripteurs », Carlos Raul Moreno et Maria Teresa Diaz, ne trompent plus personne aujourd’hui. Ou presque…
Callaway Trading Limited, destinataire des factures de la précédente, gonflées comme il se doit en 1998, pouvait pratiquement passer les prendre chaque matin à l’ouverture des bureaux distants d’une centaine de mètres. Les marchandises facturées empruntaient elles, bien sûr un autre circuit, les sociétés offshore des BVI n’étant, par principe, pas autorisées à faire du négoce à l’intérieur du pays.
Les fondateurs de l’affaire avaient opté pour une domiciliation au sein du groupe néerlandais Intertrust aujourd’hui membre du groupe Fortis, installé à Tortola sur Waterfront Drive, l’artère qui traverse Road Town, capitale de l’île de Tortola, avant de rejoindre le littoral à Romasco Place. Le monde est décidément petit, ce que l’on apprend tôt ou tard lorsqu’on trafique à Tortola. Eric Magrini, ancien avoué du barreau de Luxembourg et administrateur délégué de Fortis Intertrust Luxembourg depuis le 1/10/2008, est diplômé de l’université Aix Marseille III…
Les parfums ne sont pas éternels
Quant à Scapa Trading Inc fondée par les parfumeurs de l’ombre en 1997, elle ne dérogeait pas à la règle, ayant élu domicile chez Morgan & Morgan. Un cabinet très convenable, dirigé d’une poigne de fer par Juan David Morgan, avocat panaméen et auteur prolixe à ses heures, assisté de Eduardo Morgan Junior qui a cultivé les relations de la famille avec l’Oncle Sam en occupant le poste d’ambassadeur de Panama aux USA de 1996 à 1998, autrement dit, au moment où Scapa s’adonnait à fond au négoce de parfums L’Oréal/PBI en direction du nouvel eldorado russe…
Lentement mais sûrement, Mercun découvre l’ampleur de la trahison dont il a été victime de la part de L’Oréal/PBI avec laquelle il avait noué des relations de confiance qu’il a eu la naïveté de croire éternelles.
Infatigable, il corrige en souriant ceux qui l’ont soutenu jusqu’à présent et évoquent la fable du lièvre et de la tortue : Tortola signifie tourterelle en panaméen et non pas pas tortue ; « Tortola’s Memories » ; ça sonnerait pas mal pour une marque de parfum non ?
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