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Les drôles d'aventures du maître à penser de Kerviel à New-York
Au centre d'une affaire d'espionnage industriel, l'ancien mentor de Jérôme Kerviel a échappé de peu à la justice américaine. Récit.
Plus quatre ans et deux procès plus tard, Jérôme Kerviel, le bad boy des salles de marchés éprouve toujours autant de mal à faire croire sa version du casse du siècle, les cinq milliard d’euros de la Société Générale envolés en fumée après des paris insensés sur les marchés.
La Cour d’Appel reste rétive à sa thèse de la complicité silencieuse de toute la hiérarchie de la banque. Certes, à la barre, rien n’a été démontré.
Seule certitude: les supérieurs de Kerviel n’étaient des parangons ni de prudence boursière, ni de retenue spéculative. Nicolas Bonin, par exemple, le responsable du désormais célèbre desk « Delta One » en 2004, l’homme qui a promu le jeune Kerviel, trader en 2005. « Kerviel fournissait un travail de qualité, il était très impliqué dans son travail. C’est un garçon travailleur », a martelé pendant l’instruction, ce polytechnicien bon teint, un des magiciens de la finance de la SocGen.
Bonin, un formateur
qui vous veut du bien
L’enquête montrera néanmoins que dès sa première année sur les marchés, Jérôme Kerviel se montrera, disons, aventureux. Comme à l’été 2005, quand il prend des positions hors-norme sur l’action Allianz. « Il a fallu remonter les bretelles de Jérôme », avouera Bonin. Mais pas trop quand même : ce jour-là, Kerviel avait quand même fait gagner 500 000 euros à la banque…
Quand « l’affaire », la vraie celle-là, éclate en janvier 2008, Jérome Kerviel n’est plus sous la responsabilité de Nicolas Bonin. Ce dernier est alors en poste dans la filiale new-yorkaise de la banque. Mais visiblement, la perte record de son petit protégé n’ébranle pas le moins du monde ses convictions de casse-cou de la finance. Et à peine un an plus tard, Bonin se retrouve au centre d’une nouvelle imprudence, beaucoup moins connu celle-là, qui a failli de nouveau coûter cher à son employeur.
Trop de sécurité empêche de trader
A la SocgGen Etats-Unis, Bonin est alors le grand patron du département trading haute fréquence, cette technique où les transactions boursières sont effectuées par des ordinateurs surpuissants à la milliseconde. L’activité, qui permet pourtant toutes les manipulations de cours possible et imaginable, est parfaitement légale et fait fureur à Wall Street. Ici les traders sont des robots et les financiers des crânes d’œufs, rois de la programmation informatique, chargés de mettre au points des algorithmes de trading automatique.
L’ancien tuteur de Kerviel est chargé de rebooster cette activité qui ne rapporte pas suffisamment au goût du siège parisien.
C’est alors qu’il jette son dévolu sur un de ces subordonnés, un certain Samarth Agrawal, un jeune trader indien ultra-brillant. Celui-ci est autorisé à travaillé sur un des codes informatiques de la banque, le DQS. Mais il n’a pas, accès au second code, constituant l’autre partie de l’algo de trading, le code ADP.
« Pour des questions de confidentialité, personne, sauf quelques grands patrons de l’activité, ne connait la formule complète de l’algorithme, explique un très bon connaisseur du milieu. Comme cela on est sûr que le code de trading que l’on a patiemment mis au point ne se retrouvera pas chez un concurrent quand un trader se fait débaucher de chez nous ».

Un petit génie newyorkais
croque la grosse Pomme
Sauf que ces mesures de précautions ne plaisent guère à Bonin. « Il estimait qu’il fallait qu’une même personne se penche sur les deux codes informatiques pour les combiner ensemble et donner naissance à un algorithme de nouvelle génération beaucoup plus performant », soutient aujourd’hui, l’avocat Ivan Fischer, un ténor du barreau New Yorkais, défenseur de Samarth Agrawal. Le polytechnicien français fait alors une démarche auprès du siège parisien de la SocGen pour obtenir une dérogation aux règles de sécurité et permettre à Agrawal d’avoir accès aux deux codes en même temps.
« Niet », tranche les gros bonnets de La Défense. Qu’à cela ne tienne ! Par quelques manigances dont le détail reste inconnu , Agrawal se retrouve, un beau jour, en possession des deux codes. Et ce qui devait arriver, arriva…
Le jour suivant un samedi, le trader indien profite que la salle de marché soit désertée par ses employés pour photocopier les algorithmes secrets de la SocGen. « Pour travailler chez lui », prétendra-t-il plus tard. « Pour vendre nos secrets bancaires à un concurrent », corrigera la banque française. L’enquête confiée au FBI montrera en effet que Samarth Agrawal était en contact avec un hedge fund concurrent baptisé Tower Research. Ce fonds new-yorkais basé à Chinatown lui avait même promis une embauche à 500 000 dollars par an, plus 20 % de tous les profits qu’il générerait grâce à ses connaissances acquises à la la SocGen. Un salaire cinq fois supérieur à celui que lui offrait jusqu’ici la banque française.
Chinois, FBI et algorithme
Au mois de novembre suivant, à peine a-t-il reçu de ses employeurs son bonus annuel, Agrawal démissionne et s’apprête à rejoindre Tower. Alerté des soupçons de la banque française, le FBI se met sur sa trace et découvre l’entourloupe. A la grande satisfaction des patrons de la SocGen ? Pas tout à fait. Car l’affaire menace de dépasser le cadre de la petite arnaque d’un employé indélicat. Le FBI soupçonne en effet dans un premier temps, la présence d’une filière de pillage de la SocGen avec la complicité de quelques hauts cadres de la maison. Premier indice : le rôle ambigü de Bonin. « Sous son autorité, les règles de sécurité de la banque ont été violées et mon client a pu avoir accès aux deux codes de l’algorithme », relève Me Ivan Fischer, l’avocat d’Agrawal.
Mais surtout, le FBI va s’étonner de ce qui pouvait ressembler à des liens occultes entre la filiale new-yorkaise de la banque française et le fonds spéculatif Tower Research. Fondé par Mark Gorton, un financier new-yorkais, très controversé à Wall Street, Tower emploie déjà deux anciens traders de la SocGen. Dans la plus grande discrétion, le FBI va donc envisager d’inculper tout ce beau monde. Embarras au plus haut niveau à la Société Générale : un an et demi après l’affaire Kerviel, pas question de défrayer de nouveau la chronique avec une éventuelle affaire de corruption à New York sur fond de trading haute fréquence.
Une discrète exfiltration
Heureusement, les subtilités de la justice à l’américaine permettent de circonscrire rapidement l’incendie. Tower Research et ses deux anciens de la SocGen négocient avec Daniel W. Levy, le procureur adjoint chargé de l’affaire à New York.
Contre leur immunité totale, ils acceptent de charger Samarth Agrawal, le petit trader indien de la SocGen, allant jusqu’à fournir à la justice des enregistrements-pirates réalisés lors de réunions préparatoires à l’embauche du trader indélicat. Lequel a été condamné fin 2010 à trois ans fermes. Il attend aujourd’hui son procès dans un pénitencier de Pensylvannie.
Son patron à la SocGen New-York, Nicolas Bonin, a lui été discrètement exfiltré. Il travaille toujours aujourd’hui au siège de la banque à La Défense. Mais l’histoire ne dit pas si ce brillant cerveau a d’ores et déjà repéré un nouveau jeune trader à haut potentiel…
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