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BAC (MARRONNIER)
Avec les délires sur le passage à l’heure d’été et les récurrentes enquêtes des mauvais hebdos sur la puissance occulte des francs-maçons, le baccalauréat est un des « marronniers » incontournables que l’on voit fleurir, année après année, dans tous les médias, vers la mi-juin.
Il faut dire que 700 000 et quelques candidats, ce n’est pas rien. Une tranche d’âge. C’est bien simple, on se demande ce que font les autres. Ils ont du s’égarer dans cet apprentissage que l’on déteste à gauche ou dans ces filières professionnelles courtes que l’on méprise à droite. Parce que le bac, c’est très politique : de réforme en réforme, il survit, et comme le chômage, il touche quasiment toutes les familles !
FACTURE SOCIALE
OU PAS SOCIALE ?
Le bac, ça coute un fric fou : 82,6 euros par candidat, si vous voulez le savoir. Ca mobilise 175 000 profs, et ça pèse quatre millions de copies à corriger. En tout, sur le budget 2012, la facture officielle est de 61 millions d’euros. Six fois moins qu’un Airbus 380, mais environ le salaire annuel d’environ 1500 profs… Et dans une période où on spécule sur ce que coûterait la réalisation de la promesse présidentielle des 2000 profs, cela mérite d’être considéré.
Vous me direz que les choses ne sont pas comparables. Je vous répondrai que c’est dommage : chaque année, les médias nous invitent à nous demander si ça vaut la peine de conserver le bac, on pourrait aussi se demander si question Rafale, on n’a pas assez donné !
Admettons provisoirement qu’un avion de combat, ça peut toujours servir. Pour le bac, la question est de savoir s’il sert encore à quelque chose.
Pendant des décennies, il a servi à trier, dans une génération, les gars et les filles capables d’envisager des études universitaires. Et encore ! il est notoire que le Président de Conseil Constitutionnel, Jean-Louis Debré, n’a jamais eu son bachot, et s’est propulsé jusqu’ à la magistrature en passant par l’humble diplôme de la capacité en Droit…
Désormais, le bac ne ne trie plus rien du tout, ou pas grand chose, puisqu’il est donné avec générosité à plus de 70% d’une génération – rappelons qu’en 1975, ce qui n’est pas si loin, à peine 25% d’une classe d’âge l’obtenait.

Or on n’a pas observé que cette crue des réussites se soit accompagnée d’une fracassante amélioration sociale du destin des jeunes concernés. En revanche, ce qui a augmenté de façon concomitante, c’est l’échec lors des études universitaires. Comprenne qui pourra – mais il n’est pas politiquement correct de mettre en regard ces deux données.
UN BAC ? QUEL BAC ?
En fait, il serait malhonnête de comparer poules et canards.
Si l’on regarde le nombre, la nature, le niveau même des épreuves, il n’y a pratiquement aucun élément de comparaison entre les 80 variétés de bacs professionnels et le bac dit « général » ou même « technologique », et c’est tromper le monde que d’user d’un même mot (dont tout le monde a oublié le sens premier) pour qualifier des diplômes aussi dissemblables.
D’autant plus que, si l’on regarde les chiffres, ce qui monte, c’est le bac « pro », avec 27,6% de candidats en plus rien qu’entre 2011 et 2012 ! Près de 200 000 candidats vont essayer de décrocher un bac pro, et parmi eux, un nombre indéterminable le feront dans l’option « perruquiers-posticheurs » ou « maintenance des bateaux de plaisance ».
A peine un quart des lauréats du bac pro continueront leurs études d’une manière ou d’une autre. Pourquoi faut-il alors les envelopper dans le drapeau du baccalauréat, si ce n’est pour jeter une poudre sociale sur l’inavouable dépréciation officielle des métiers non labellisés par l’Université ? Du reste, sur le site même du Ministère de l’Education Nationale, on avoue qu’à peine 10% des entreprises évoquent dans leurs offres d’emplois concernés la réussite au bachot pro. On est donc en pleine hypocrisie.
A LA CARTE ?
En cinquante ans, l’examen a connu plus de réformes que le permis de conduire, mais avec un même objectif : qu’il y ait moins de morts.
La préoccupation des réformateurs est double, en fait : on prétend à la fois enrichir et simplifier. Donc, on multiplie les options, les épreuves, les évaluations, les procédures compliquées d’oraux anticipés (souvent farcesques et complètement déconnectés) ou de rattrapage (assez pitoyables, si on soulève le couvercle de la marmite…), on étale sur deux ans, on entasse des tonnes sujets dans les coffres forts des proviseurs, et au bout du compte on se dit qu’il faut faire exactement l’inverse, transférer l’évaluation de l’examen au contrôle continu, concentrer les épreuves, économiser les efforts des candidats et des correcteurs, et finalement arriver coûte que coûte aux mêmes statistiques aux moindres frais.
Car le seul résultat du bac qui vaille, ce sont les statistiques qui en sortiront : comme pour le pinard, les médias parleront de « bon » ou de « mauvais » cru, et comme pour le pinard, cela n’aura aucun sens, car la variation se jouera à la décimale près, et l’important serait de savoir ce que dans cinq ans seront devenus les bacheliers récoltés cette année.

En gros, on le sait – vingt-cinq pour cent seront au chômage – mais ça ne sera pas la faute du Lycée, qui aura fait le boulot. Voilà pourquoi les profs de lycée n’ont aucune envie profonde de mettre des notes basses à des copies minables : en recollant aux statistiques, ils débarrassent (les redoublants sont toujours emmerdants), ils se donnent à eux-mêmes la moyenne, collégialement, et fourguent le produit au prof de fac qui préside le jury et parfois reste stupéfait par des notations qui, malgré la chansonnette des recommandations ministérielles, sont bien loin de couvrir l’échelle des notes et favorisent un marécage médian d’où surgiront péniblement mais sûrement les nombreux heureux élus.
Et s’il faut rajouter deux points ou plus pour éviter un rattrapage, vous avez dans le jury trois profs prêts à les refiler sans même un regard à la copie, pour la bonne cause et en oubliant qu’ils se déjugent complètement. Eh oui, messieurs-mesdames, c’est comme cela que ça se passe. Tout cela pour dire qu’il ne suffit pas qu’un système soit idiot, il faut encore, pour le beau de la chose, qu’il soit mis en œuvre stupidement.
DRAMMA PER BACCALAUREAT ?
Alors maintenant, on peut ouvrir les portes de la mythologie du bac.
Cela commence, dans les journaux, vers la fin mai, avec l’évocation quasi obligée des affres dans lesquels précipite la préparation de l’exam.
Les journalistes ont généralement leur bac et même un peu ou beaucoup mieux, et parfois de grands ados à la maison.
Comment peuvent-ils généraliser une vision aussi pathétique du « bachotage », quand chacun sait que pour la grande majorité des élèves, il n’y a pas vraiment d’angoisse ? Entre ceux qui savent qu’ils sont bons (mais ceux-là, parfois, s’inquiètent ou cravachent pour avoir la bionne mention) et ceux qui se contentent de flairer les statistiques, l’idée générale est que le bac, c’est plutôt un droit qu’une performance pour athlètes de haut niveau.
Une enquête assez fiable estimait, en 2008, que 50% des candidats consacraient « entre 30 et 120 heures » de leur vie en Terminale à réviser dans leur coin en vue du bac, ce qui donc ne constitue pas, pour la moyenne, un boulot de galérien.
A peine un petit travail saisonnier, étalé sur une période qui va « de trois jours à trois semaines » avant les épreuves… Alors, l’alimentation raisonnée, les fortifiants, la relaxation assistée, et pourquoi pas la sophrologie, c’est essentiellement un transfert d’angoisse entre parents et enfants, avec l’avantage de faire tourner tout un commerce de vitamines, de gourous ou d’assistance pédagogique en vol.
Du trac ? Bien sûr : passer un examen est pour ces gamins une nouveauté, on a supprimé l’entrée en 6ème, la certif’, le brevet, et même les compositions (on parle périodiquement, tant qu’on y est, de supprimer les notes).
La peur de perdre, aussi. Mais au permis de conduire aussi. N’exagérons pas ! Dans ce contexte, les conseils donnés sur les ondes ou dans les colonnes – « mangez sainement, ne pas s’abrutir, sortir prendre l’air, savoir se détendre etc. » - font plutôt partie non de la préparation au bac, mais de sa mythologie. Il y a bien un affolement, dans les trois dernières semaines, pour des élèves qui réalisent brutalement que sur des tas de sujets ou face à des tas d’équations ils n’ont rien en mémoire, et c’est là que sévit la fabrication fiévreuse des anti-sèches, qu’on ne saurait trop condamner, puisque c’est une manière comme une autre de réviser. Mais n’en déplaise aux chroniqueurs empathiques, si la trouille existe, elle se traduit rarement par des pathologies du travail.
PHILO D’ABORD ?
De toute façon, on commence par la philo (grande mobilisation des médias pour procurer les sujets dès 9 heures), et la philo, sauf à copier dans l’âme de son voisin, comme le suggérait Woody Allen, c’est imprévisible, selon l’opinion commune. On discute beaucoup sur cette originalité française, et l’on a bien tort, à mon avis : c’est la seule preuve qu’à un moment donné, on s’est demandé comment le lycée pouvait aider des adolescents à devenir adultes, étant bien entendu que les mathématiques ne servent pas à grand chose dans ce domaine et qu’il n’est pas question de compétences organiques.
La philo, cela consiste (et c’est à la fois génial et modeste) à considérer que toutes les questions n’ont pas une réponse préfabriquée.
Mais aussi que les mots ont un sens, et pas seulement un usage. La preuve, la réponse en 2007 à « travailler plus pour gagner plus » aurait peut-être été différente si, aux bacs des années précédentes, les électeurs avaient eu à traiter « que gagne-t-on à travailler ? », proposé cette année.
Malheureusement, rares sont les profs de philo qui assument cette vision assez humble de leur discipline, à laquelle l’année de Terminale n’est qu’une initiation. Beaucoup, qui s’efforcent de fuir le lycée en bricolant une thèse sur n’importe qui ou quoi, se vautrent hautainement dans l’histoire de la philo, cette grande spécialité de l’Université (où les philosophes pensants se comptent sur les doigts de la main, en regard des historiens de la philo ou des commentateurs patentés d’Heidegger, qui était à la mode il y a quinze ans) ; d’autres, plus expérimentés et/ou résignés, s’usent à « faire réagir » leurs élèves (qui sont parfaitement à l’aise dans leurs idées reçues, et n’envisagent pas le moins du monde de les évaluer par une critique raisonnée) ; d’autres enfin distillent des « condensés de philo » prêts à mettre en fiche pour alimenter le faux débat de la dissertation, et vogue la galère, si vous avez décidé de ne parler que de votre nombril, je ne vais pas me mettre à votre place, mais vous aurez 5 sur 20 tout de même, c’est la dose.
Tous passent l’année à déconseiller l’explication de texte philosophique, et leurs élèves s’y précipitent, parce qu’ils croient comprendre Rousseau, Hume et Spinoza, mais en fait parce qu’ils ont l’impression de travailler sur quelque chose au lieu de patiner sur des questions qui ne leur évoquent rien. Eh bien, malgré tout cela, la graine semée finit par germer, fût-ce des années plus tard, pour bien des bacheliers, si l’on en juge par le succès des magazines et des émissions de philo !
L’AVOIR OU PAS ?
Le succès serait plus évident, néanmoins, si par le biais de la philo les candidats se dépouillaient de ces folles croyances qui les parasitent, à commencer, justement, par l’idée que la notation se fait selon les idées du correcteur, par l’effet d’une subjectivité maligne qui ne supporte pas d’être contredite.
Cette thèse est malheureusement relayée par les médias avec une telle complaisance qu’elle accrédite l’idée que le bac est « une loterie », alors qu’on ne connaît guère de loterie où il y a 80 à 90 % de gagnants, selon les séries.
Il s’ensuit que coller au bac est ressenti comme un déni de justice, comme un droit républicain refusé par l’arbitraire d’un jury sadique. La question n’est pas en effet, à l’heure des résultats, comment ai-je eu le bac ?, mais comment se fait-il que je ne l’aie pas ? Et dans les médias, on jette des pourcentages en pâture à l’opinion, ce qui dispense de s’interroger sur ce que recouvre l’actuel diplôme.
Rien à voir, mutatis mutandis, avec ce qu’il en était il y a cinquante, trente ou même dix ans.
Il y a cinquante ans, on demandait une très bonne maîtrise de la langue, de l’expression, de l’histoire et des maths, et on châtiait les défaillances, puisqu’il s’agissait de trier à l’avance des étudiants de licence en gestation.
Il y a trente ans, en multipliant les options, on a forgé le monstre d’une culture moderne pour laquelle le bac ne serait qu’un thermomètre imparfait, mais socialement acceptable, garantissant à la fois la perpétuation des héritages familiaux, pour parler comme Bourdieu, et l’émergence d’une « classe des jeunes » caractérisée par sa diversité même – c’était l’époque du renoncement aux rituels de la cravate à l’oral et de l’orthographe à l’écrit, jugés hautement discriminants.
Il y a dix ans encore, l’idée d’une sanction globale d’une « compétence de masse » naguère évaluée à 80% d’une classe d’âge par un Chevènement volontariste justifiait encore une mansuétude jugée utile pour « tirer vers le haut » vers des formations à la hauteur des exigences modernes.
Mais voilà : les IUT, bien trop rares, sont désormais plus sélectifs que les universités, les facs de Sciences-Humaines et de Droit sont devenues des usines à échec, les sciences dures patinent, parce qu’elles sont dures et que rares sont les bacheliers qui ont réussi grâce à elles, et en fin de compte le bac ne sait plus ce qu’il sanctionne, ce qu’il corrige, ce qu’il produit.
TAILLER LE MARRONNIER ?
Alors, supprimer le bac ? Maintenant que les profs d’universités, sans doute trop occupés par leurs supposés travaux de recherche, ont décidé d’établir partout le contrôle continu qui a l’avantage de supprimer les examens annuels, ils seraient assez hypocrites s’ils refusaient que le bac fonctionne selon ce principe (il est vrai qu’ils se contentent de présider les jurys deux jours par an).
Mais surtout, il faudrait sortir de ce psychodrame permanent, et trouver un système qui conjugue deux nécessités au demeurant différentes : d’une part, certifier un niveau d’études générales réussies qui, depuis que le Brevet des Collèges est devenu une parodie grotesque, n’est plus attesté par aucun examen ; d’autre part, indiquer, mais de façon sélective, et en assumant la responsabilité d’une véritable évaluation, une aptitude à s’engager dans un cursus universitaire qui est loin d’être la bonne solution pour tous si l’on continue à mépriser, comme on le fait, les filières technologiques et leurs méthodes d’enseignement.
Peut-être, pour changer le bac, faudrait-il commencer par là : recadrer les tâches et les méthodes de l’université, distinguer en elle ce qui relève de la recherche et ce qui relève de la formation, car l’actuel mélange ne tient qu’en jouant salement sur les mots, bref, là aussi, revoir la copie, courageusement.
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