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Italie, l'omertà d'État au secours de Cosa Nostra
L'Etat italien a bien négocié avec la mafia pour que cesse la vague d'attentat du début des années 90. Des tractations, jonchées de cadavres, et couvert du sceau du secret. Que des magistrats, souhaitent, vingt ans après faire sauter.
Il y a 4 ans le parquet de Caltanisetta avait réouvert l’enquête sur les assassinats des juges Falcone et Borsellino et le parquet de Palerme celle concernant les tractations entre l’État et la Mafia.
Le 24 juillet dernier, le parquet de Palerme a demandé que 12 personnes soient renvoyées devant les juges pour répondre «d’attentat à un corps politique de l’Etat».
Voilà ce qui est écrit sur l'acte d'accusation signé par le procureur adjoint Antonio Ingroia et par les substituts Nino Di Matteo, Francesco Del Bene et Lia Savane.
Les chefs de Cosa Nostra Bernardo Provenzano, Totò Riina, Leoluca Bagarella, Antonino Cinà et Giovanni Brusca se retrouvent inculpés en compagnie du député Calogero Mannino, du sénateur Marcello Dell'Utri, l'inséparable du Cavaliere Berlusconi, et l'ex ministre de l'Intérieur Nicola Mancino. Ce dernier devra répondre «uniquement»... de faux témoignage. Antonio Subranni, Mario Mori et Giuseppe De Donno, trois anciens hauts gradés des carabiniers font aussi parties du lot. Sans oublier le fils de l'ancien maire mafieux de Palerme, Massimo Ciancimino. Ils sont tous invités à la barre.
Forza Mafia
Les juges cherchent à faire la lumière sur la période trouble qu'a vécue l'Italie entre 1992 et 1994. Entre la fin du «maxi-procès» contre les boss de Cosa nostra - un procès instruit par le juge Falcone, qui sera assassiné quelque mois plus tard - et la série d'attentats et assassinats qui ont secoué le pays jusqu'en 1994 quand «la restructuration des rapports de la criminalité organisée avec la politique a été poursuivie en détournant toutes les ressources vers le soutien d’une nouvelle formation politique nationale »; Forza Italia, la toute nouvelle formation politique crée par le cavaliere Berlusconi venait de conquérir le pouvoir.
Les magistrats palermitains ont établi un acte d'accusation qui jette la lumière suivante sur un gros morceau des mystères italiens. Voici le tableau de ces années violentes dessiné, en 9 pages, par le parquet.
Le référent historique de la mafia sicilienne à Rome était l'inoxydable Giulio Andreotti. L'homme fort de la démocratie chrétienne avait perdu de sa puissance en ce début des années 90, quand l'opération main propre avait mis à nu un système de corruption généralisé qui gouvernait le pays.
30 janvier 1992: le maxi procès contre la Mafia voulu par le juge Falcone se termine avec 19 condamnations à perpétuité et quelques 2 665 ans de prison distribués aux différents chefs mafieux.
Une note confidentielle lumineuse
Un mois et douze jours plus tard, le 12 mars 1992, Salvo Lima, député européen de la Démocratie chrétienne (DC), ex-maire de Palerme et homme lige de Giulio Andreotti, l’inoxydable homme fort de la DC, est abattu à Palerme. 4 jours plus tard, au ministère de l'Intérieur le chef de la police rédige une note confidentielle. Arturo Parisi fait état de menaces de mort proférée par Cosa Nostra à l’encontre du président du Conseil italien Giulio Andreotti et des ministres Carlo Vizzini et Calogero Mannino, tous les deux siciliens.

16 mars 1992. Le chef de la police italienne, Arturo Parisi, rédige une note confidentielle. Il fait état de menaces de mort proférée par Cosa Nostra à l’encontre du président du Conseil italien et des ministres Carlo Vizzini et Calogero Mannino.

Dès que le ministre «pour les interventions extraordinaires» dans l'Italie méridionale, Calogero Mannino, sait que Cosa Nostra l’a transformé en cible, il cherche désespérément… à sauver sa vie! C'est ainsi que les officiers des carabiniers , Subranni, Mori et De Donno contactent le maire, mafieux , de Palerme. «Don» Vito Ciancimino est l’interface du clan de Corleone, le clan du «capo dei capi» , Toto Riina, le boss de Cosa Nostra.
Le juge Borsellino, obstacle à la tractation, éliminé
Les officiers des carabiniers ont une mission: «Ouvrir la tractation et solliciter d'éventuelles requêtes de Cosa Nostra… en facilitant l'instauration d'un canal de communication avec ses chefs». Entre temps, Cosa Nostra, pour bien expliquer ses intentions, élimine d'abord le juge Falcone et ensuite son collègue Borsellino. Ce dernier se savait condamné, car il était devenu «un obstacle à la tractation».
Le magistrat était arrivé à savoir que des contacts entre l'État et la mafia étaient en cours. Le juge cherchait un moyen pour les neutraliser. Il n’en a pas eu le temps. Quand l'omertà mafieuse et le cynisme d'État fonctionnent en parfaite harmonie… La loi du silence règne sans partage.
Borsellino mort, les tractations se poursuivent. On voit alors apparaître deux ministres: à la Justice, Giovanni Conso et à l'Intérieur Nicola Mancino. Ils s'activent pour assouplir les lois qui gênent Cosa Nostra…Leur but? Arrêter les massacres au nom de la raison d'Etat…
«Nous nous sommes mis le pays dans les mains grâce à ces personnes»
La Mafia, quant à elle, ne s'arrête pas. Elle tue. C'est elle qui place les bombes à Milan, Florence, Rome. Le «capo dei capi», Toto' Riina, n'a pas le don de la diplomatie. Et le fragile équilibre qui tient encore le pays est menacé par l'apparition des «ligues» sécessionnistes qui du nord au sud semblent être actionnées par un seul grand maître: Licio Gelli, le vénérable big boss de la loge maçonnique occulte P2.
Mars 2001 : Le parquet de Palerme est chargé de faire la lumière sur :
« Une association constituée par des représentants de Cosa Nostra, ayant l’objet de l’accomplissement d’actes de violence pour la sécession de la Sicile et d’autres régions … afin de faciliter l’activité de Cosa Nostra et d’autres associations de genre mafieux reliées à elle. » Visiblement, à l’époque, les magistrats n’avaient pas la force, pour instruire le dossier qui impliquait aussi le vénérble grand maitre de la loge P2. Ils bottent en touche et, pourtant...à la lecture de ce document, classé sans suite, on y découvre que le Parquet du département anti-mafia de Palerme avait estimé que «étaient prouvées les liaisons entre la mafia, la" franc-maçonnerie et des appareils de l’État…»
Il faut arriver à imposer un compromis. Toto Riina est arrêté. Il sort du circuit. Il était recherché depuis 25 ans. Bernardo Provenzano, jusque-là numéro 2 de Cosa Nostra, prend sa place. L'État change aussi d'interlocuteur pour poursuivre les négociations. Marcello Dell'Utri, l'inséparable de Silvio Berlusconi entre en scène. Et, Vito Ciamcimino, le maire mafieux de Palerme en sort pour occuper soudainement la case prison. Une nouvelle formation politique voit le jour: Forza Italia.
L'homme d'affaires Silivio Berlusconi, accède au pouvoir.
Le Cavaliere est aussi le frère numéro 1 816 de la loge antirépublicaine et putschiste P2.
Après avoir semé la terreur pendant deux ans, la mafia cesse les attentats. Dell'Utri est un homme efficace. L’État italien s'est abaissé à signer la paix avec Cosa Nostra.
Le collaborateur de justice, Gaspare Spatuzza se rappelle : «Le boss Giuseppe Graviano m'a dit: nous nous sommes mis le pays dans les mains grâce à ces personnes».
Ces personnes? Graviano nomme Marcello Dell'Utri et… Silvio Berlusconi.
Une raison d'Etat qui vire à l'omertà

Aujourd'hui les magistrats siciliens demandent un procès, mais verra-t-il jamais le jour? Plusieurs voies s'élèvent, et pas uniquement dans la péninsule italienne.
Au lendemain de l'annonce de l'acte d'accusation du parquet de Palerme Le Nouvel Observateur a publié un article : Italie, le pacte entre l'État et la mafia, un faux scandale ?
Un papier signé par Marcelle Padovani. La journaliste, spécialiste des mystères italiens pour l'hebdomadaire et qui avait collaboré, autres fois, avec le juge Giovanni Falcone (notamment en publiant un livre avec ses entretiens avec le célèbre magistrat italien, Cose di Cosa nostra Bur 1991) se fait l'apôtre d'une philosophie bien originale :
«Mais pourquoi serait-il illégitime, blâmable et digne de poursuites pénales, que des représentants de l’État essaient d’éviter des attentats sanglants qui coûtent la vie à de valeureux magistrats et aux policiers qui les escortent, et qui déstabilisent profondément la conscience civique des Péninsulaires ? N’est-ce pas précisément ce que font tous les États démocratiques à travers leurs services secrets, aux États-Unis, en France, en Allemagne, lorsqu’il s’agit de lutter contrer le crime organisé ?»
Et voilà la boucle bouclée. La raison d'État est devenue le dernier argument à la mode, et pas uniquement dans la botte italienne, pour torpiller le procès souhaité par le parquet de Palerme. Quand la raison d'État devient omertà d'État...
«Et s'il devait émerger que véritablement derrière le dialogue secret entre l'État et la Mafia il devait y avoir une raison d'État…. Que feriez-vous?»
À cette demande directe posée par le journaliste Salvo Palazzolo du quotidien la Repubblica le juge palermitain Antonio Ingoria répond sans détours «Face à une loi, ou à une commission d'enquête qui devrait réaffirmer la raison d'État derrière la tractation, la magistrature ne pourrait que faire un pas en arrière. Dans le cas contraire la loi nous impose de continuer».
« Alors qu'une opportunité historique se profile : faire la lumière sur des ombres sombres de la République italienne, avec la possibilité d'un procès concernant la négociation entre l'État et Cosa nostra, des leviers de boucliers s'agitent, y compris dans une certaine gauche», nous explique Fabrice Rizzoli. Le responsable du bureau français de l'association contre le crime organisé Flaire, souligne énergiquement que «La démocratie c'est la transparence et il faut faire la lumière sur ce qui s'est passé en Italie entre 1992-1993. Après la justice décidera si il y a délit pénal à avoir négocié avec la Mafia. En attendant, la notion de ' raison d'État' se profile et son but est d'empêcher le procès.»
Et c'est ainsi, qu'une main pourra enfin laver l'autre. Vous avez dit mains propres ?
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